Je suis assez perplexe quant à ce que je pense de ce recueil de
nouvelles. Mon impression est très mitigée: au coeur, des idées philosophiques captivantes, mais autour, du bla-bla parfois soporifique.
Tout d'abord, les points négatifs: des
nouvelles tantôt bizarres, tantôt ésotériques, tantôt limpides, tantôt policières, bref une sorte de fatras hétérogène. Ensuite, j'ai été assez déçue par le style dont la lecture ne m'a procuré aucun plaisir purement littéraire, au sens de la jubilation d'une formule ou de la beauté du verbe. En effet, les
nouvelles ne couvrent, bien souvent, que quelques pages et pourtant,
Borges trouve parfois le moyen d'être barbant, verbeux ou pédant, voire, les trois à la fois. Je vais donner un exemple de ce que j'avance à l'aide d'un court extrait de 2 phrases, pris au hasard (j'aurais pu en choisir bien d'autres):
"En Asie mineure ou à Alexandrie, au second siècle de notre foi, quand Basilide proclamait que le cosmos était une improvisation téméraire ou mal intentionnée d'anges déficients, Nils Runeberg aurait dirigé avec une singulière passion intellectuelle un des petits couvents gnostiques.
Dante lui aurait destiné, peut-être, un sépulcre de feu; son nom grossirait les catalogues des hérésiarques mineurs, entre Satornile et Carpocrate; quelque fragment de ses prédications, agrémenté d'injures, resterait dans l'apocryphe Liber adversus omnes haeres ou aurait péri quand l'incendie d'une bibliothèque monastique dévora le dernier exemplaire du Syntagma."
Je ne sais pas si je vous ai convaincu, mais pour moi, c'était un ressenti très dommageable car j'aurais aimé me pencher avec plus de plaisir et d'entrain sur ce qui constitue le fond des
nouvelles, à savoir, des réflexions philosophiques ou des amorces d'essai de très grand intérêt.
Ainsi, le recueil est organisé en deux ensembles intitulés "Le jardin aux sentiers qui bifurquent" et "Artifices" et compte 17
nouvelles. de mon point de vue, certaines
nouvelles sortent vraiment du lot et ont su impressionner mon esprit de manière positive, non pas par le plaisir qu'elles procurent à la lecture, mais par ce qu'elles impriment de durable chez le lecteur. N'oublions pas que notre cerveau a tendance à ne retenir que les meilleures parts d'un souvenir composite.
Dans "
Pierre Ménard, auteur du Quichotte",
Borges aborde avec humour et ironie le cas des écrivains qui se font des noeuds au cerveau et qui essaient, par des processus alambiqués de réinventer la poudre coûte que coûte. Cette réflexion pourrait être élargie à bien d'autres corps de métiers qui comptent en leurs rangs de pleines bordées de magnifiques phraseurs, qui se révèlent être d'authentiques branleurs de mouches dès qu'on creuse un peu dans leur spécialité.
"
La bibliothèque de Babel" est plus symboliste et plus complexe. L'auteur se penche sur plusieurs notions imbriquées. D'une part notre position de maillon anonyme dans une chaîne sans fin, au sein de laquelle nous puisons nos influences (chaînons antérieurs) et dans laquelle nous injectons la notre aux chaînons à venir. de la sorte, il évoque le fait que tout peut faire sens, pas nécessairement consciemment, ni partout, ni tout le temps, mais que rien n'est à négliger. D'autre part, il milite, ce qui n'est pas si fréquent, dans le sens de minimiser l'impact des grandes catastrophes culturelles que sont les autodafés, où les pertes sont souvent, après coup, élevées au rang des merveilles du monde englouties. Il raisonne de par leur nombre (faible par rapport à ce qui reste) et de par leur genèse (les œuvres détruites ont bénéficié des mêmes influences que celles qui demeurent) et de par leur position dans la chaîne, à savoir que même si elles ont aujourd'hui disparu, elles (les œuvres) ont tout de même exercé leur influence sur d'autres œuvres, qui elles continuent d'exister et d'apporter leur richesse au reste de l'édifice. On peut lire encore bien d'autres considérations dans cette nouvelle (la ruche avec ses hexagones, l'aspect visionnaire de
Borges quand il décrit avant l'heure l'analogie entre la somme d'écrits apparemment inutiles d'une bibliothèque et notre ADN non codant pouvant s'exprimer un jour ou l'autre, etc.) mais qu'il serait long de développer ici.
"La loterie de Babylone" est probablement celle qui m'a le plus intéressée.
Borges, avec un sens mathématique indéniable (comme dans plusieurs autres
nouvelles), bâtit une sorte de modèle humain théorique et probabiliste qu'il laisse tourner pour en chercher le développement ultime. Ainsi, en introduisant dans son modèle une variable a priori anodine, il en vient à donner une forme d'explication théorique à la mainmise du pouvoir et de l'économie, aux rapports de force sociaux, et en somme, à comment une société quelle qu'elle soit s'auto-organise en combinant hasard et nécessité. le plus stupéfiant, c'est que l'auteur, avec sa façon de nous présenter les choses nous invite fatalement à comparer l'organisation sociale réelle à sa petite machinerie théorique et à y trouver force points communs.
"Le jardin aux sentiers qui bifurquent", de part son personnage principal asiatique, mais surtout par son tour particulier, sa lenteur étudiée m'a rappelé de grands écrivains esthètes extrême-orientaux comme Kawabata.
Enfin, il n'est probablement pas inutile de mentionner que les
nouvelles "
La bibliothèque de Babel" (voir aussi le nom du site internet) et "Le miracle secret" inspirèrent à
Umberto Eco son fameux roman
Le Nom de la rose.