Dimitri Bortnikov est un immigré russe qui vit à présent à Paris. « le syndrome Fritz » narre les souvenirs d'un clandestin. Malade, cloué au lit, il divague, se rappelle et interpelle ses souvenirs, retrace le parcours d'une vie multiple, dense et dure. Un parcours chaotique, mais riche, vivant, écorché, passionné…
Fritz est un enfant seul et taciturne. Obèse, moqué, il prend la manie de devenir le « Bouffon », se cacher derrière un personnage grotesque pour pallier aux moqueries de son grand-père alcoolique ou au violences de son père qui le méprise. Ironie de la vie, la seule à l'aimer profondément est une vieille grand-mère aveugle. Repoussé par les siens qu'il fuie, Fritz se lie à des figures de marginaux, une jeune fille à la main difforme ou encore un déserteur à qui il souhaiterait tant ressembler. Plus que jamais la maison, son foyer, lui apparaît comme hétérogène.
Enfant dépressif, lunaire, il arpente sa solitude comme un fantôme. La campagne froide et austère qu'il habite semble à son tour l'habiter, le hanter. Il décrit « quand j'étais môme, on jouait au cadavre, on se couchait sur l'eau et on se laissait porter par le courant. Aujourd'hui, rien n'a changé. La même rivière m'emporte. Celle qui n'a pas de nom« .
L'écriture de cette partie dédiée à sa jeunesse est poétique, douce, fragile comme l'enfance chétive de l'enfant gras qu'il est; en contraste et en équilibre. Morose, il écrit « A la brune, lorsque tout est silence méditatif / Je tresse des couronnes de lunes d'eau« .
Mais en grandissant, l'enfant gras et malmené se déleste de ses kilos. Il quitte l'étouffante vie familiale, pour un monde plus brutal, mais plus franc, celui de l'armée et de l'extrême orient russe. L'écriture se métamorphose elle aussi, comme sa seconde peau, elle mue à son tour. Plus dense, moins poétique, plus violente, moins morbide, elle s'accroche à la passion, la douleur, la rage de survivre d'une jeunesse farouche et avide: « La tragédie rien à foutre! On était trop jeunes et trop affamés pour elle. Nous on voulait vivre. C'était ça, ce que clamaient nos veines tranchées, nos mâchoires éclatées, nos furoncles sanguinolents. On suppliciait nos corps parce qu'on crevait la dalle de vivre, la nuit surtout. Et quand on perdait la boule, personne n'y croyait ».
Véritable volonté de puissance, force d'affirmation, la dernière partie tranche avec la précédente par son positionnement et son style. C'est là la force de l'écriture de Bortnikov, qui s'adapte avec talent aux exigences de la narration et à l'évolution du récit. Seule note négative, la fin, qui, originalement peut être, ne boucle pas le récit.
Un livre excellent, dont la force de l'écriture plaira à beaucoup d'amateur de la puissance de la littérature russe.
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