Fasciné par les peuples indiens, et conscient de l'urgence qu'il y avait à conserver une trace de leurs cultures et traditions avant leur extinction,
Edward Sheriff Curtis a réalisé une œuvre tenant à la fois de l'anthropologie et du photojournalisme.
De 1907 à 1930, pour documenter au mieux la vie des Indiens d'Amérique, leurs habitations, vêtements, coutumes et légendes tribales, il est allé à la rencontre de quatre-vingts tribus, a pris près de 50 000 clichés et réalisé plus de 10 000 enregistrements de musique et de dialectes indiens sur cylindres de cire.
On estime que durant ces presque trente années, pour réaliser les vingt volumes de L'Indien d'Amérique du Nord (The North American Indian ), il a du traverser les États-Unis pas moins de 125 fois !
Il y a du Curtis chez
Joseph Boyden, auteur canadien chez qui coule du sang indien. Troquant la photographie pour l'écriture, lui aussi veut faire connaître au monde les conditions de la vie des Crees, indiens originaires du nord de l'Ontario. Sans folklore, sans poncif.
En treize nouvelles, réparties selon les quatre points cardinaux, comme pour mieux circonscrire son champ d'investigation,
Boyden décrit une réalité qui n'a plus rien à voir avec le mythe indien capturé sur les plaques de verre de Curtis.
Treize nouvelles, treize destins, treize récits intimes contés à la première personne par un membre de la communauté, indien, métis ou blanc. Dans ces récits profondément humains, d'où s'échappe une profonde tristesse mêlée de colère et de frustration, il est essentiellement question de dignité perdue et d'espoir d'une vie meilleure.
Certaines des histoires de
Là-haut vers le Nord se répondent et font intervenir les mêmes personnages, ce qui confère à ce recueil de nouvelles la densité d'un roman choral.
Des conditions de vie (voire de survie, pour certains) précaires des indiens naît l'ennui, source de tous les maux : chômage, alcool, drogue, suicide… Les nouvelles générations, qui ont oublié les traditions ancestrales, se retrouvent en porte-à-faux, tout à la fois en décalage avec la vie de leur communauté et inadaptées pour affronter la société des blancs.
Chacun cherche alors à s'en sortir comme il peut. Certains espèrent trouver la fortune au bingo du Palace, animé de main de maître par Mary (La reine du bingo). La jeune Jenny monte un groupe de musiciennes punk pour crier sa révolte (La faute de Jenny Two-Bears). Sylvina quitte son mari et confie sa fille à sa mère pour suivre un pilote blanc et tenter sa chance à la ville (Les hommes ne demandent pas). le petit Noah se transforme en super héros pour venir en aide à son catcheur préféré (Kumamuk). La Fille Sucre, pensionnaire chez les bonnes sœurs, oublie ses peines en se gavant de sucreries puis, à l'âge adulte les noie dans l'alcool, jusqu'à y laisser la vie (Légende de la Fille Sucre).
Malgré tout, chez certains membres de la communauté survivent les légendes et croyances ancestrales : Sue Born With A Tooth tombe amoureuse d'un loup solitaire (Né avec une dent), Dink, de retour au village, prétend être devenu un homme-animal (La marche de l'Ours), Joe bravera le père Jimmy et battra le tambour tribal à l'église pour célébrer l'âme de sa jeune nièce lors de la cérémonie d'enterrement (Joe Cul-de-Jatte contre la Robe Noire).
Chez
Boyden, les blancs qu'ils soient homme ou femme d'église (Les enfants de Dieu), ouvrier de chantier (Abitibi Canyon) ou professeur (Né avec une dent), affichent souvent leur mépris envers les indiens. La nouvelle Langue Peinte, qui met en scène un sans-abris alcoolique, est, en ce sens, la plus bouleversante du recueil.
Pour autant,
Boyden ne charge pas la mule et ne porte aucun jugement. Au final, le tableau qu'il dresse, s'il est sombre, est toujours sauvé par la tendresse et l'étincelle d'espoir qui luit toujours, même faiblement, dans l'obscurité.
A noter que dans la nouvelle La marche de l'Ours apparaissent pour la première fois les personnages de Xavier Bird et Elijah qui deviendront les personnages centraux du roman qui a fait connaître
Boyden en France,
Le chemin des âmes.