Léo Kall, un chimiste en captivité, entreprend en cachette d'écrire le récit de la période la plus mouvementée de sa vie. Quand son récit commence, il approche de la quarantaine, est marié et père de trois enfants. Il vit dans un monde futur, qu'on pourrait qualifier de post-capitaliste. Les valeurs communistes semblent en effet avoir triomphé. Les hommes ne sont plus motivés par la course à la richesse. Ils se voient tous attribuer un appartement standard, d'une pièce pour les célibataires, de deux pièces pour les familles, et portent les mêmes uniformes, un pour le travail, un pour les loisirs. Très encadrés, sans cesse contrôlés, surveillés jusque dans leur chambre à coucher par l'Oeil et l'Oreille de la Police, ils vivent dans des districts spécialisés dans une activité professionnelle et entourés de barbelés. C'est dans ce contexte que Léo Kall poursuit avec passion ses recherches en chimie. Ses premiers résultats sont si encourageants, qu'il vient d'obtenir l'autorisation de poursuivre ses expériences sur des humains…
La kallocaïne, l'invention géniale de Léo Kall, est un sérum de vérité qui révèle les pensées secrètes de ceux auxquels on l'administre. Léo Kall a inventé ce produit sans anticiper les utilisations que l'on va pouvoir en faire. Mais il se prend vite au jeu de la collaboration avec la Police. Grâce à son invention, les ennemis de l'État peuvent dorénavant être condamnés à mort pour leurs seules pensées…
Impossible de lire ce roman dystopique sans le situer dans l'époque à laquelle il a été écrit. En 1940, quand paraît Kallocaïne, Karin Boye vit en Suède, dans un pays neutre, alors que le monde est pris en étau entre Staline et Hitler. Consciente du danger que représentent ces deux formes de totalitarisme, elle écrit le monde futur qu'elle redoute avant de mettre fin à ses jours. Deux célèbres dystopies avaient déjà été publiées avant Kallocaïne :
Nous autres d'
Eugène Zamiatine (en 1920) et
Le meilleur des mondes d'
Aldous Huxley (en 1932). On cite généralement Kallocaïne comme étant avec
Nous autres une des principales sources d'inspiration de
George Orwell pour l'écriture de son roman
1984 (paru en 1948).
Un autre aspect intéressant de Kallocaïne est le féminisme qui s'y révèle à l'occasion des confidences de Linda, la femme de Léo Kall. Linda souffre en effet de sa condition de femme tout juste bonne à enfanter de petits mâles. Quelques années après
Le meilleur des mondes, Karin Boye se projette à son tour à travers Linda dans un monde futur où la science serait en mesure d'assurer la reproduction. Mais elle va plus loin que Huxley, imaginant un monde composé exclusivement d'hommes, car les femmes ne seraient plus alors d'aucune utilité.
On ne peut que regretter que Kallocaïne ne soit actuellement plus disponible en français et soit quasiment introuvable (sauf en bibliothèque), car c'est une lecture d'autant plus intéressante aujourd'hui que le genre dystopique est à la mode dans le roman contemporain pour ados.