Nous sommes tous des monstres et nous faisons tous notre petit carnaval."
Anne-Sophie Brasme est une véritable révélation, il n'y a pas d'autre mot. Elle nous avait déjà époustouflés avec son premier roman, '
Respire', publié à 17 ans. Elle en a aujourd'hui 21, et jamais telle maturité ne s'était révélée chez un auteur de cet âge. Sa réflexion sur la beauté et la laideur est digne des plus grands penseurs : jamais elle ne tombe dans le cliché, jamais on ne trouve dans son oeuvre de phrases toutes faites, d'élucubrations bâclées. Elle parvient à se glisser à la fois dans la tête d'une jeune fille laide, et d'un photographe de 40 ans. Son roman est une alternance de voix : celle de Marica, de sa laideur déployée, de sa difficulté à se rendre à l'évidence. Car c'est bien dans les yeux des autres que nous sommes laids. On le sait, la laideur est subjective, éphémère, relative ; mais
Anne-Sophie Brasme nous invite également à réaliser qu'elle est surtout omniprésente, en chacun de nous. Et puis, il y a la voix de Joachim, ce photographe fasciné par ce que notre société nomme "monstres", mais qui n'en demeure pas moins un lui aussi. Entre ces deux-là s'instaure une relation de désir-dégoût-fascination, une attirance répulsive - ou une répulsion d'attraction - dans laquelle le lecteur a vite fait de s'inscrire. Témoin de la déchéance des corps, ce dernier l'est également de ses propres disgrâces.
Anne-Sophie Brasme nous tend un miroir : nous sommes moches, tous un peu plus les uns que les autres, tous dans notre propre domaine. Ce qui reste de beau là-dedans, c'est ce magnifique roman, cette écriture posée, subtile et entraînante, cette prose terriblement grâcieuse et décadente dont on ne pourra jamais se défaire.