Et puis il y a eu Délius une chanson d'été de toi,
David Calvo, il n'y a jamais eu qu'à toi que j'ai eu envie d'écrire. Ton roman m'a éveillé à mon désir de lecteur. Quand je l'ai lu je me suis demandée si les mondes parallèles existaient. Me serais-je écrit un livre depuis un ailleurs où je ne savais pas être ? Il y avait tout ce que j'avais toujours aimé dedans : l'époque choisie, une ère victorienne au parfum de violette, les personnages principaux, Bertrand Lacejambe et son acolyte Fenby, modelés à partir de poussière féerique avec un costume taillé par
Arthur Conan Doyle. Et tant de fantasie, de la vraie, poétique. Mystère et folie en toile de fond.
C'est le seul roman que j'ai relu. Habituellement je consomme les livres, je les oublies à la dernière page refermée. Je ne les vis que pendant la lecture après... Les mots fondent dans ma mémoire et il n'en reste rien que l'espoir que l'hiver prochain il y aura encore de la neige. Mais celui-là ! La mélodie des mots était plus forte quand aucun autre. L'imaginaire y grouillait comme les fleurs dans les cadavres que le tueur laissait derrière lui.
Un livre est son auteur dans un présent éternel. J'aime le
David Calvo qui a 23 ans ! Œuvre de jeunesse, un livre est vivant et chaud comme le vampire qui vient de boire ou mort, froid, poussiéreux sur de sépulcraux rayonnages. Délius une chanson d'été ce n'est pas un livre, c'est de la littérature car j'ai ressenti sa morsure et depuis il vit en moi. Mes sens sont aiguisés désormais quand je regarde ou écoute ma ville, Marseille n'est plus le Marseille d'avant, les noms des lieux ne raisonnent plus pareil à mes oreilles. J'entends les pas Bertrand sur les toits quand il pleut la nuit.
Avec cette trilogie, j'ai vécu une véritable histoire d'amour. Ce n'est qu'au deuxième tome que j'ai osé t'écrire, que j'ai réellement pris conscience que je ne pourrais plus vivre sans elle, sans toi.
Et puis comme dans toute histoire d'amour les masques tombent un jour ou l'autre. A l'époque je ne te savais pas hanté par le fantôme de
Walt Disney. Aujourd'hui, je vois combien il t'a influencé ! Je lui en veux un peu car toi et moi nous savons qu'il n'y a pas de magie dans le manoir de Mickey. Naïve je ne voyais derrière les fleurs parlantes que les fées de mon enfance, celles de
Cicely Mary Barker et non pas celles d'Alice. Je me voyais promenant sur les toits d'Aix lorsque j'étais étudiante alors qu'il n'y avait que Mary Poppins et ses ramoneurs…
Naïve je m'appropriais tes mots les drapaient dans mon vécu. Mais tu ne m'as pas trompée. Tu n'es pas moi, même si toi aussi ton identité est à cheval sur deux continents, même si toi aussi tu as usé tes fonds de jeans sur les bancs de la fac d'histoire. Et heureusement, sinon point d'amour et seulement l'égocentrisme d'un Narcisse.
J'aime le fouillis dans tes pages comme un bouillon originel. J'aime l'impossible et l'improbable qui me surprennent à chaque page comme ce moment où Lacejambe décide de suivre une fleur saupoudrée de chocolat en guise d'indice. J'aime que tu n'en ai parfois tellement rien a faire du lecteur qu'on a l'impression d'écouter un guitariste de métal partir en solo.
Mais Délius pour toi ce n'était qu'une amourette. Il n'y aura jamais de troisième tome ! Pour moi c'était l'Amour, sans même besoin d'adjectif épithète parce qu'il y a trop d'évidences. Alors, quand comme çà, j'ai compris que c'était fini j'en ai chialé parce qu'il n'y a pas de mot dans le langage courant ni même soutenu qui le dise mieux. Recroquevillée dans mon lit sans espoir de rêve les larmes ont coulé plus d'une fois et c'est pour çà que je t'écris aujourd'hui.
Tu m'as dit une fois dans un des ces salons consacrés à la fantasy où je suis venue te rencontrer que tu étais inspiré par les femmes qui partageaient ta vie et que ce que tu écrivais était en vibration avec ce que tu vivais avec elles. Elles t'ont quitté et tu t'es quitté. Pour te retrouver, tu as suivi un pingouin sur la banquise jusqu'à ce qu'il n'y est plus que du blanc lisse, même plus de neige. Et ce petit pingouin qui se déplace sur l'étendue vierge et qui glisse, tu es resté avec lui, osmose. Gribouillis, arabesques suivants aléatoirement ton moi intérieur vers l'extérieur, son bec plein d'encre trace.
Je te suivrais partout et même jusqu'en Beulah si c'est là ton Eldorado car j'ai touché tes pages, j'ai caressé tes mots, j'ai bu tes pensées, tu es en moi et là où tu es je suis.
Dans l'espoir que tu écrives un jour Laocoon, hymne d'hiver.
Ann