«
La véritable histoire de mon père » est un livre violent, dérangeant, qui ne vous laisse pas de répit, hypnotisé que vous êtes par cette voix qui vous parle, ou qui semble vous parler tout du long et vous entraine dans sa fuite.
Un homme à qui apparemment tout sourit, brillante réussite professionnelle, belle maison, amis tout aussi distingués et convenables, une jolie épouse qui sait de toute évidence bien recevoir, et deux filles. Deux filles… Là est le nœud gordien de toute cette histoire, il est aussi père. Pourtant rien que de très banal, une fille de quinze ans née d'un premier mariage, une ado trop grosse à son goût, un peu folle aussi, comme sa mère, et la petite dernière, une merveille en miniature à peine âgée de quatre ans.
L'histoire débute sur la fuite de cet homme au volant d'une Porsche grise (volée à l'un de ses « amis – connaissances »), et sur le siège arrière, le corps sans vie, le cadavre de sa petite fille de quatre ans. Il vient de la tuer.
Ce qui est étrange avec ce livre c'est son suspens, non pas celui de l'histoire, presque toute tracée – cet homme a tué sa fille, il fuit quelque part, il cherche à atteindre l'endroit où tout s'arrêtera pour de bon - mais le suspens maintenu par le son de cette voix, cette voix qui lui parle, « Vous », et qui insensiblement et comme par malentendu semble nous associer à ce drame. C'est assez dérangeant pour avoir envie de s'ébrouer de sa lecture de temps à autre… C'est dire si le style est efficace.
Voix de l'homme à lui-même, observateur de ses propres actes ? Possible… Cet homme est mort à lui-même et aux autres, il agit comme mécaniquement mû par la seule volonté d'arriver au bout. Mais non, ce n'est à pas encore cela, peu à peu, la voix est reconnaissable, on la distingue parmi les autres, elle se dévoile au dernier chapitre, cette voix mal aimée, jamais aimée, repoussée, à qui l'on tourne le dos, toujours.
La réussite de ce livre est toute dans cette voix qui s'impose avec vigueur tout au long de ce roman (et si finalement elle était bien le personnage principal de ce « road movie » ?). Il fallait lui donnait du souffle à cette voix, une vraisemblance, il fallait qu'elle se laisse deviner sans jamais se dévoiler tout à fait, et le résultat est stupéfiant… Mais elle me fait oublier le père finalement… Je ne crois pas que ce qu'il découvre en quelques jours, au contact de sa toute petite fille, soit de l'amour. Je ne crois pas qu'il ait tué par amour ou comme le suggère magnifiquement ici Holly ( bien difficile de parler de ce livre après elle ) pour établir une justice – folle et irrationnelle – mais tout est possible après tout. Non, je crois que cet homme tue son enfant pour ne pas la perdre vivante, pour qu'elle n'atteigne pas ce jour où elle perdra ce qui fait d'elle justement une petite fille parfaite, séduisante qui lui ouvre les portes de sensations jusqu'alors inconnues de lui.
« En attendant le charme agit toujours, comme un interrupteur, on/off. Vous étiez off. Au contact de votre fille, vous devenez on. »
« Vous emmenez votre fille à la montagne, avec le désir de la couper de tous, de la garder pour vous, une relation d'amour exclusive qui n'en admet aucune autre. »
Petite fille révélatrice, petite fille au pouvoir quasi chimique de le révéler à lui-même, de lui ouvrir les portes des émotions, qu'elles soient esthétiques (un tableau de Poussin), mais aussi sensuelles (seule la Voix en verra l'incongruité, lui le père reste béa de volupté sur le moment… ).
Comment se résoudre à perdre tout cela un jour, celui où la petite fille sera une femme, à tous les coups moins belle, et infiniment moins à lui. Et sans elle, il retourne inéluctablement à son néant.
Mais ce n'est que mon sentiment… Peut-être finalement que la piste d'Holly… ?
Une histoire d'amour cruelle, violente, mais pas celle de celui que tout désigne….