Ce roman est le premier de
Sorj Chalandon, déjà témoignage, récit d'une guerre et acte de résistance.
S'il diffère par l'atmosphère et le rythme d'écriture des romans suivants, on y retrouve cette précision de la plume, le souci et le goût du mot juste, justement sobre et vrai, l'émotion brute, confiée. La confidence sous la pureté nette des phrases et des images.
Lorsque j'ai lu ce livre, ce premier pour moi dernier, j'ai eu l'impression d'entendre parler
Sorj Chalandon, ce qui peut paraître paradoxal pour un roman racontant la souffrance d'un enfant bègue. L'intime porté-emporté par le talent romanesque. Rien de ce que décrit ce livre sur le bégaiement qui prend l'enfant comme le lecteur aux tripes, sur la douleur autant physique qu'émotionnelle, n'aurait pu être inventé.
Les sens et les sensations. C'est ce qui m'a le plus frappée lors de cette lecture. L'usage qu'en fait l'auteur est impressionnant. Il y a tous ces rituels que Jacques emploie, qui le raccroche à un monde concret dont il est coupé par ses difficultés d'élocution - à défaut de parler, il touche, il regarde, il écoute, il écrit, il goûte évidemment - ; il y a surtout ce ressenti physique du langage oral, la relation presque charnelle. Par moment, je me suis prise à lire à voix haute pour observer les mouvements dans ma bouche, la langue par rapport au palais, le rythme de ma respiration. Exactement, oui, comme prendre conscience que l'on respire, articuler en se demandant ce qui coince quand l'acte de parler est naturel. Ils partent de la poitrine, les mots, du coeur, puis ils remontent dans la gorge qui se sert, se serre...Les descriptions de ces mots qui s'emmêlent et se bousculent dans la bouche, comme des entités à dompter, à apprivoiser ou à amadouer, donnent envie de les cracher, ces sons mouillés qui pataugent, ces sons secs qui griffent et étouffent. Et les techniques de contournement, abandons, concessions, répétitions avec dictionnaire des synonymes. En attendant le miracle, la guérison de la " maladie honteuse ". En attendant réparations. Oui, réparations au pluriel, dans tous les sens du terme.
Les mots d'un auteur racontant magnifiquement le suicide symbolique de l'enfant qui s'enfonce dans ses rêves éveillés parce qu'il ne parvient pas à communiquer, encore moins à dire sa souffrance. Sur un temps de narration à la fois distendu par les passage sans transition entre imaginaire et réalité, et resserré par le texte daté comme un journal, le récit s'étire, revient, des phrases courtes mais lentes, tout ce nominatif, ces répétitions comme des prières, des mantras. Une lecture comme un vertige. Au bord de l'abîme de cet enfant qui perd pied.
Ce roman n'est pas celui de la pudeur, de l'émotion dense et fragile comme j'ai pu l'écrire pour les autres romans de
Sorj Chalandon. Celui-ci est bouleversant, bien plus cru, éprouvant et " empoignant " que poignant. Rien d'attendrissant ou d'apitoyant. Pas de main tendue mais un poing qui bat contre la cuisse; le et la geste de la détresse. C'est terrifiant. Parce qu'il est terrifié ce gamin et tellement solitaire. Pas fragile, pire, vulnérable, il cherche et donne du sens puisque les mots, il ne peut que les garder pour lui. Il mène un combat qui n'est pas un jeu d'enfant, sa charge héroïque, telle celle que met en scène son esprit, mobilisant les ressources enfantines de l'imaginaire qui montent les barrières qui le rassurent et le préservent mais l'isolent et l'enferment toujours un peu plus loin des autres.
Ce roman est celui d'une violence, la rage et les cicatrices avec lesquelles un homme a grandi, est devenu grand.