1942, alors que la guerre fait rage en Europe, le bruit des bottes retentit à Payerne, un gros bourg vaudois près de la frontière de Fribourg, une localité riche, prospère, vivant surtout de l'élevage de bétail et du tabac. Une petite localité qui se remet difficilement de la débâcle économique des années 30, et doit faire face à la fermeture de ses usines et ateliers, à la faillite de sa banque, à ses cinq cents chômeurs, à la pauvreté rampante. Les fureurs de la guerre, sa propagande, son idéalisme sur la création d'un nouvel ordre finissent par trouver une oreille attentive en la personne de Phillipe Lugrin, pasteur sans paroisse pour avoir divorcé.
Antisémite convaincu, hargneux, membre du Front et de l'Union nationale, familier de la légation nazie à Berne, il trouve parmi ces êtres rustres, apeurés par la pauvreté, le public nécessaire pour réaliser ses ambitions. Galvanisé par les discours du Führer, ne doutant pas un seul instant de la victoire nazie dont l'armée vient d'envahir les pays de l'Est, la France,… Ce petit être à la haine démesurée prêche sa philosophie dans les cafés de ce bourg tranquille en apparences. Spéculant sur la peur, la misère, il réunit autour de lui une armée de bon à rien.
Flanqué du gauleiter Ischi ( ouvrier non qualifié et garagiste), des frères Marmier ( éleveurs ruinés car incapables), Fritz Joss ( leur homme à tout faire) et Ballotte ( garagiste), ils décident de frapper un grand coup: tuer la vermine juive, tuer Arthur Bloch, marchand de bétail émérite et respecté de tous.
Jacques Chessex a huit ans lorsque ces événements ont eu lieu et a attendu 62 ans avant de vomir cette abomination. » Je raconte une histoire immonde et j'ai honte d'en écrire le moindre mot. J'ai honte de rapporter un discours, des mots, un ton, des actes qui ne sont pas les miens mais qui le deviennent sans que je le veuille par l'écriture »…/… » Mais je n'ai pas tort, né à Payerne, où j'ai vécu mon enfance, de sonder des circonstances qui n'ont cessé d'empoisonner ma mémoire et de m'entretenir, depuis tout ce temps, dans un déraisonnable sentiment de faute » ( pages 87-88). Ce n'est pas tant cet épouvantable événement en lui-même qui l'a marqué de façon certaine que l'attitude des adultes qui tout en condamnant cette barbarie tentent de l'enfouir au plus profond de la mémoire collective.
D'une grande concision, violent, cru, ce livre offre un portrait d'un auteur aux sentiments exacerbés, un auteur réglant ses comptes avec un passé ressenti comme un fardeau.
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