Les natures passionnées, romanesques, idéalistes (rayez les mentions inutiles) ne manqueront pas de me taxer d'indécrottable cynique grincheux. Alors, autant évacuer tout de suite l'aspect du roman qui fait que
Corps et âme n'aura pas été pour moi un coup de cœur mais seulement un excellent roman. J'ai trouvé la succession de concours de circonstance qui va mener Claude des bas-fonds à sa gloire naissante trop belle pour être vraie, donnant à ce roman un côté le pianiste chez les Bisounours qui m'a agacé.
En effet, Claude est un garçon doué au parcours sans faute, à qui tout sourit. Il ne se contente pas d'exceller au piano, il est aussi un élève aux résultats remarquables. Jamais il ne connaîtra l'échec (son mariage mis à part). Et chaque fois qu'il en aura besoin, il trouvera sur son chemin une personne bienveillante pour lui venir en aide. Trop de la chance !
Que ce soit bien clair, ce bémol ne m'a pas empêché de dévorer ce roman auquel je suis resté scotché jusqu'au dernier mot. Dès les premières pages, je me suis attaché à ce petit garçon livré à lui-même à longueur de journée, dans cet appartement sombre et crasseux. Je l'ai suivi avec plaisir, des premiers pianotements maladroits de son enfance jusqu'aux concerts virtuoses qui le mèneront à la gloire.
Le style de l'auteur, sobre, clair, y est certainement pour beaucoup. Mais le vrai tour de force de
Frank Conroy réside dans sa brillante retranscription des émotions que génère la musique, omniprésente dans
Corps et âme.
On entend la musique, on la comprend (même si comme moi on n'a pas la moindre notion de solfège). Plus fort encore, on la ressent, on la sent passer à travers son corps. Au fil des pages, Conroy révèle l'âme de la musique, ce “détail” qui fait toute la différence entre une bête à concours à la technique parfaite et un virtuose qui vit la musique. A elle seule, cette prouesse mérite qu'on lise
Corps et âme. Dans sa partie, Conroy est lui aussi un virtuose.
"« (…) Mais ne pensez-vous pas qu'il soit quasi impossible d'écrire directement sur la musique ? Elle ne se prête pas aux mots. Je veux dire, tout ce que l'on peut faire, c'est tourner autour, en quelque sorte. » Il replia le journal. « Je pourrais écrire des trucs techniques sur la structure de la Kreutzer, mais que pourrais-je dire sur sa signification ? Je ne crois pas qu'elle signifie vraiment quelque chose. Je crois qu'elle est, voilà tout."
"- Eccolà."
"- Lorsque je pense à son atmosphère, à l'effet qu'elle a sur moi, ce qui me vient à l'esprit, c'est une odeur. L'odeur des radiateurs à vapeur à la maison, en automne, lorsqu'on les mettait en marche pour la première fois, quand j'étais gamin. Pendant une heure ou deux, il y avait cette odeur particulière. C'est cela, la Kreutzer. Mais si je dis ceci, premièrement ils ne comprendront pas, parce qu'on ne peut pas décrire une odeur, deuxièmement ils me prendront pour un fou."
"- Certainement. » Frescobaldi lui tapota la main."
"« Seul un autre musicien pourrait comprendre. Et encore, pas tous. Tout le monde prend tout tellement au sérieux, de nos jours."
"- Je suis sérieux, dit Claude. Je veux dire, pour les odeurs."
"- Bien sûr. Mais pour eux, cela ne paraîtrait pas sérieux. (…) »"
Malgré toutes ces qualités, il ne faudrait pas réduire
Corps et âme à un simple roman initiatique centré autour de la musique.
De Aaron Weisfeld, le mentor de Claude pendant vingt années d'une amitié indéfectible, à Emma, la mère alcoolique et dépressive, qui saura se montrer plus sensible qu'elle en a l'air, en passant par Fescobaldi, le violoniste épicurien, Al, le concierge noir, devenu “soutien de famille”, ou encore Catherine, le premier amour de Claude, Conroy donne vie à des personnalités authentiques et attachantes. D'ailleurs, toutes m'ont paru à bien des égards plus sympathiques et intéressantes que Claude lui-même, trop lisse. Mais surtout, toutes sont consistantes, profondément humaines, chacune composant dignement avec sa blessure intime, qui son secret d'enfance, qui ses démêlés avec le maccarthysme, qui sa vie “d'avant”…
A tout cela, il faut ajouter la peinture d'un New York en pleine mutation, de l'arrivée du jazz après la guerre ("« Oh, ils ont un tas de ficelles avec les instruments, et il y a beaucoup de changements dans les harmoniques et le reste. Mais, en réalité, ça vient tout droit de Bach. Je veux dire, Bach aurait pu facilement écrire les accords du blues." ») aux années 1950-60 quand la ville sera laissée aux mains des spéculateurs peu scrupuleux sur les moyens à employer pour se faire le maximum d'argent.
L'auteur en profite pour dresser le portrait des différents milieux sociaux, égratignant au passage la bourgeoisie américaine de l'époque.
Corps et âme est un roman foisonnant qui emporte le lecteur au cœur de la musique et des sentiments humains. Un excellent roman, donc.
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