Présentation du livre par son auteur, Boris CYRULNIK :
"Je m'appelle Boris Cyrulnik, et j'ai eu le désir de ce livre depuis longtemps en fait, parce que j'avais l'impression que la vision de l'homme était une vision hémiplégique : le corps d'un côté, l'âme de l'autre. Quand j'étais neurologue, j'ai été choqué de voir que les neurologues méprisaient les psychologues ; quand je suis devenu psychologue, j'ai été malheureux de voir à quel point les psychologues ignoraient et haïssaient les neurologues. Ce livre est donc le résultat d'une dizaine de groupes de recherche qui fonctionnent depuis, cinq, dix et quinze ans pour certains. Les thèmes de ce livre sont essentiellement une épistémologie de la ratatouille, c'est-à-dire que j'ai été obligé d'associer des chercheurs de disciplines différentes. Le chapitre 1 parle des «douillets affectifs», c'est-à-dire d'une sorte de sensibilité génétique qui n'est pas une vulnérabilité. Un «douillet affectif» éprouve toute perte avec une grande douleur, mais il organise sa vie autour de cette perte, et il n'est pas sur le tapis roulant de la dépression à condition qu'il apprenne à vivre de cette manière. Dans le chapitre 2, je parle de la formule chimique du bonheur. Bien sûr, la formule chimique du bonheur dépend des autres, c'est-à-dire de la manière dont les autres pétrissent, façonnent, structurent une partie de mon cerveau, ce qui fait que certaines zones cérébrales seront préférentiellement activées, déclenchant en moi des sensations de bonheur sans objet. Je n'ai pas de raison d'être heureux et pourtant, je me sens très heureux. Et à l'inverse, si j'ai eu des façonnements précoces qui ont circuité les informations vers une autre zone du cerveau, je ne saurai pas pourquoi, sans douleur et sans haine, mon cœur aura tant de peine, et pourquoi j'éprouverai tout dans une connotation de malheur, de douleur morale. Dans le chapitre 3, je parle des deux inconscients : l'inconscient cognitif et l'inconscient freudien. La première fois où j'ai prononcé l'expression d'inconscient cognitif dans un milieu de psychanalyse, j'ai provoqué trois crises de nerfs, deux épilepsies et cinq tentatives de meurtres. Mais maintenant, cette notion d'inconscient cognitif est tout à fait acceptée. Il s'agit d'une notion biologique associée et opposée à l'inconscient freudien qui lui, n'a plus rien à voir avec la biologie ; c'est pourtant le même chariot qui est tiré par ces deux inconscients. Dans le chapitre 5, l'empathie, le souci de l'autre démontrent expérimentalement, chez les animaux et les humains, comment une sécurité affective développe le sentiment d'empathie, ce qui veut dire que les troubles de l'empathie sont provoqués par des défaillances relationnelles, défaillances du milieu. Un pervers aura un manque affectif, alors qu'un enfant malheureux deviendra trop empathique : ce qui compte, c'est l'autre, ce n'est pas moi, comme le faisait, par exemple, Masoch. Le dernier chapitre montrera comment les personnes âgées ont un cerveau moins sensible au monde extérieur, et plus sensible à leur mémoire, à ce qu'elles ont internalisé, c'est-à-dire à leur histoire. Chez les personnes âgées, on voit comment la représentation de Dieu a, effectivement, un effet tranquillisant sur leur corps. Nous avons maintenant des repères de neuroscience, de neurobiologie et d'imagerie, qui montrent et qui expliquent pourquoi les croyants résistent mieux aux coups du sort. Au revoir, futur lecteur. Si vous lisez ce livre, n'hésitez pas à le lire en désordre. Il y a quelques pages techniques sur les deux cent cinquante pages. Il y en a une dizaine ou une vingtaine qui sont techniques : n'hésitez pas à les sauter. Les définitions sont données en bas de page, mais on peut s'en passer."
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