Combien de romans modernes se sont distillés au fil de trames épistolaires, ces dernières également agrémentées de la touche «arobase», vecteur d'une adresse électronique. «Arobase» dont le dictionnaire français n'a, en vingt ans d'ntégration du mot, jamais voulu adopter un genre précis pour celui-ci, est à la fois féminin et masculin. Faut-il y voir dessous cette indécision, une neutralité voulue pour le mot, un symbole moteur ou bien technique qui sert à véhiculer un message, le transmettre si besoin est au monde entier, faire le pari qu'il nous revienne intact, et pourquoi pas, prendre le risque que le courriel soit lu par une personne dont on se serait bien gardé de l'envoyer.
L'arobase est ainsi composé, pratique, indiscret, s'enroulant dans le délié de l'écriture, formant cette boucle qui emprisonne avec élégance son point de départ. Faut-il voir nécessairement un danger dans ce «a» approximatif qui n'en est pas un, et qui s'apparenterait plutôt à «courrier adressé à»? Écrit volé, copié, utilisé pour satisfaire une simple curiosité, ou pire, s'en servir de toile d'araignée pour envoiler insidieusement sa proie dans ses propos, dans son passé…
«Camarade de classe» est un roman de
Didier DAENINCKX, paru en 2008.
Parfois la vie est mesquine.
Ce matin-là, François se lève pour aller boire un peu d'eau et part se rendormir, surement épuisé par les soucis actuels liés à un probable licenciement le concernant. Guettant la respiration régulière de son mari, Dominique pose un pas hors du lit, s'avance lentement et allume méthodiquement l'ordinateur familial, comme on appuierait sur le commutateur de la cafetière. Et là, commence le vif du récit. Nous connaissons tous le pictogramme caractéristique indiquant l'arrivée d'un nouveau message électronique, mais ce que certains ignorent, c'est toute l'histoire qui peut découler juste derrière ceci, l'engrenage. Donc, il suffit d'un matin, d'une enveloppe symbolique et fermée, d'un brin de curiosité, et d'un peu de doute.
Dominique réfléchit: «La messagerie de l'ordinateur s'est ouverte sur la boite personnelle de François. Il fallait que je change d'utilisateur, que je m'identifie, que je tape mon code, pour accéder à mes mails, mais je ne pouvais jamais m'empêcher, avant, de regarder la liste des correspondances reçues par mon mari.»
Un message courtois. Il s'agit de Denis Ternien, l'ancien meilleur ami de François qui demande à celui-ci s'il veut bien devenir le parrain de sa fille. le mail est accompagné d'une photo de classe prise dans un collège d'Aubervilliers. Dominique prend la plume en lieu et place de son mari et répond; elle intègre dès cet instant, à l'insu de François, de son identité, ses secrets et son passé, le convivial forum dédié aux membres des camaradedeclasse. Com.
Le roman de D.
DAENINCKX décrit une histoire épistolaire par excellence, dans laquelle une femme découvre par le biais d'une indiscrétion bien construite, le passé de son mari, ses confidences, l'histoire de ses amis adolescents de l'époque, marqués par la culture communiste bouillonnante et leur évolution à l'aube d'un mai 68 pour le moins mouvementé.
Ainsi, elle peut faire la connaissance virtuelle de ces amis; dont chacun a suivi un parcours différent des autres.
C'est un roman de notre temps, on s'y sent bien parce-que nous en comprenons le langage, et le principe des réseaux sociaux qui facilitent l'accès aux diverses formes de messageries modernes.