[Incipit.]
PRINTEMPS
METRO CHÂTEAU-ROUGE
Terrasse, sur un trottoir, au milieu des travaux.
- Putain comme il fait beau...
- Ouais, ça fait mal aux yeux.
Claudine a oublié ses lunettes à l'appart, elle se fait éblouir, grimace en ajoutant :
- Je me sens chelou, c'est grave, ça fait déjà plusieurs jours.
Elle touche sa gorge et déglutit :
- Carrément, là, ça me brûle.
Magnanime, Nicolas hausse à peine les épaules :
- Si tu bouffais pas des antidépresseurs comme si c'était des carensacs, c'est probable que ça irait mieux.
Elle soupire longuement, en haussant les sourcils :
- Je me sens pas soutenue avec toi.
- Et moi je me sens mis dans la merde, avec tes idées à la con.
Il allume sa clope puis lance le briquet sur la table, en faisant le nerveux. Il doit l'être un peu. Claudine tourne la tête vers lui, soi-disant intriguée :
- Quelque chose cloche ?
Le serveur arrive, lance deux cartons sur lesquels il pose les demis. Gestes impeccables. Les bulles montent dans le doré, en lignes droites et rapides. Ils trinquent machinalement, en se lançant un coup d'œil. Table d'à côté, une gamine fait du bruit en raclant le fond de sa grenadine à la paille. Nicolas prend un air dégoûté, s'explique :
- Elle est complètement tarée, ta sœur, je me rappelle pas que tu m'aies prévenu.
- Elle est grunge, quoi... Vu ce que Paris trimbale comme phénomènes, moi, je la trouve plutôt calme...
Nicolas se masse le front avec deux doigts, regarde dans le vide comme s'il y contemplait le problème :
- Vous ne vous ressemblez pas du tout. C'est impossible de vous confondre.
- T'en as de bonnes, chouqui, on est jamais que des sœurs jumelles.
Tout à l'heure, Nicolas est allé chercher la sœur à la gare. A l'arrivée du train, il a guetté la copie conforme de Claudine. Elle lui est passée devant sans qu'il la reconnaisse. Il a poireauté cinq minutes à côté d'elle, dévisageant toutes les autres filles, avant de penser à s'approcher : " Est-ce que vous êtes Pauline ? " Tu parles, qu'elles sont pareilles...
Ensuite, ils sont rentrés ensemble, la fille lui a pas décroché un mot, même pas relevé les yeux sur lui. Elle fixait le sol en avançant, le visage parfaitement fermé.
Entre chaque gorgée, Claudine repose son verre sur la table. Un peu de sueur lui perle au front et sur les tempes. Elle sent que sa bouche est sèche à peine la bière passée. C'est le petit peu de speed contenu dans les cachets qui l'agace en surface. Elle cherche une respiration calme, en vain. Le serveur passe à côté de leur table, elle lui fait signe de remettre la même.
Comme chaque printemps, le soleil éclate le blond de ses cheveux, lui met un coup de brillance. Elle porte une chemise sage et laisse voir un peu sa poitrine, du coup ça semble involontaire et ça donne envie d'y regarder.
Il y a du monde autour d'eux, une foule comme un jour de marché. Un type, djellaba blanche, est là toute la journée. Attend, sur son trottoir, surveille et serre des mains. Des filles passent, incroyables, avec des coiffures pas possibles, genre tresses violettes entourant le crâne, elles portent des trucs drôlement serrés sur des corps qu'on croirait retouchés, et des chaussures énormes qui font des silhouettes mutantes. Il y a aussi des madames, avec des robes de reines, couleurs d'été. Certaines ont de gros sacs, d'autres des gamins sur le ventre ou dans le dos, calés-noués dans des tissus qu'on se demande bien comment ça tient. Toujours le dos est droit, et le menton bien relevé.
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