Mais Pontardier, pris dans son envolée, continuait :
- Vous comprenez, n'est-ce pas, mon cher Mayéla, pourquoi on dit que l'Afrique est mal partie.
Alors Mayéla ne sut plus se contenir.
- Ecoutez, monsieur l'expert, j'en ai assez d'entendre que l'Afrique est mal partie, surtout de votre bouche, vous qui n'avez aucun droit moral à nous donner des leçons. A l'"indépendance", vous vous êtes arrangés pour balkaniser l'Afrique et pour créer des structures facilitant votre mainmise sur les nouveaux Etats où vous avez placés de nouveaux rois nègres à votre service, après avoir éliminé les vrais nationalistes. Et pour camoufler tout cela, vous nous jetez aux yeux la poudre de l'"aide et de le coopération". Et vous faites semblant de vous indigner quand vous savez bien que ce que vous appelez de l'argent gaspillé retourne chez vous, bénéfices en plus ! Vous poussez la malhonnêteté jusqu'à dire à vos concitoyens que si rien ne va plus chez vous dans le domaine social, c'est parce que tout l'argent s'envole en Afrique, où la France est en train de construire un système de tout-à-l'égout dans tous les petits villages !
(...)
- Voyons, Mayéla, soyons raisonnables, ne cédons pas à l'émotion...
- "L'émotion est nègre et la raison hellène", missié.
- Il faut être juste. La colonisation a eut ses bons et ses mauvais côtés comme toute chose. D'ailleurs, je ne sais pas si vous le savez, mais j'ai écrit des articles contres certains abus de la période coloniale et même de la période que vous appelez néo-coloniale. Mais d'un autre côté, la colonisation a laissé des routes, des écoles, des hôpitaux.
- La colonisation n'a rien laissé, ou plutôt si : un vide, monsieur, un gouffre ! Ne me resservez plus ces salades ! Je la connais votre hypocrisie. Vous nous offrez l'amitié, mais quelle amitié ? Rien ne compte pour vous Occidentaux, que l'argent, le gain. L'amitié, une longue histoire commune, tout cela ne vous dit rien. Comment vous croire lorsque, pour gagner un peu de sous, vous n'hésitez pas à vendre des armes à l'Afrique du Sud contre le sang des Africains, ces Africains qui étaient dans les mêmes rangs que vos soldats pendant deux guerres mondiales, guerres où ils n'avaient rien à gagner...
- Nous ne vendons que des armes défensives...
- Défensives contre qui ? La Russie, la Chine, qui sont à des milliers de kilomètres de là ? Non, monsieur l'expert blanc, nous commençons à vous comprendre. L'argent, le gain, l'intérêt, c'est tout le langage que vous comprenez. La realpolitik, n'est-ce pas ? On s'est assez fait baiser ! Je suis solidaire de tous ces gens que vous voyez là-bas en train de danser, je suis l'un d'eux. Croyez-le ou non, ces gens-là sont sincères, ce que vous n'avez jamais été. Alors, il y a des choses que vous ne saisirez jamais. Il y a plus que l'argent entre vous et nous. Nous n'avons pas d'argent, qu'importe, puisque nous avons le temps et l'espace ? Regardez nos amples vêtements, nos grands boubous : nous pouvons nous y mouvoir largement ; en Afrique tout finit par s'arranger parce que nous avons le temps, nous avons une marge d'erreur humaine plus grande, pouvez-vous comprendre cela ? Tout n'est pas question de vie ou de mort. Vous ne saurez jamais pourquoi j'aime l'Afrique malgré tout ce que vous lui reprochez, malgré tout ce que je peux lui reprocher. Je critique l'Afrique parce que je l'aime, vous, parce que vous croyez détenir la vérité qui ne peut qu'être occidentale et blanche. Quand vous aurez fait assez de sous, vous vous en irez chez vous écrire des bouquins sur ce que vous avez vu ici, on vous consultera à la radio et à la télé comme expert des problèmes africains, ce qui vous fera gagner encore pas mal de sous. Critiquez, monsieur, dites que l'Afrique est mal partie, que le bonheur se trouve en Occident. Mais sachez une chose, je ne désespérerai jamais de l'Afrique. Bonsoir, monsieur l'expert.
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