"D'Artagnan ouvrit la porte de la cave de l'auberge, dans laquelle Athos s'était barricadé pour descendre les bouteilles de vin et s'empiffrer de jambon.
"-D'Artagnan, mon ami ! S'écria Athos avec emportement.
-Athos !" dit D'Artagnan avec sa fierté de Gascon.
-Vous avez faim ? Il reste un peu de jambon, et du vin.
-Mais il m'a bu tout mon vin ! Hurla l'aubergiste.
-Oh toi la ferme, malandrin, dit Athos avec prestance. Je viens de dire qu'il en restait. Pour être précis, j'ai laissé trois bouteilles et un jambon.
-Un seul ? Demanda l'aubergiste avec horreur.
-Un pour tous ! dit Athos.
-Tous pour un !" s'exclama D'Artagnan avec fierté, car il venait de Tarbes.
L'aubergiste s'arracha les cheveux et tomba dans les pommes.
"-Maintenant que nous sommes seuls, D'Artagnan, demanda Athos, dis-moi, as-tu réussi ta mission à Londres ?
-Heu... Plus ou moins, répondit D'Artagnan avec un embarras teinté de fierté gasconne.
-Comment ça plus ou moins ? As-tu ramené les ferrets de la reine afin qu'elle prouve au roi qu'elle ne les avait pas donnés à son amant le duc de Buckingam et ainsi déjoué les plans machiavéliques du cardinal de Richelieu qui veut se venger d'elle depuis qu'elle a repoussé ses avances ?
-J'ai bien trouvé le ferré, mais...
-Mais quoi ? Que s'est-il passé ?
-Ben je l'ai ramené au bal de la reine, et là il lui a chanté "Avec le temps", et elle s'est mise à pleurer.""
Ecrit en 1844 par un
Alexandre Dumas à peine quadragénaire et déjà prolifique puisqu'il s'agissait d'après wikipedia de sa quarante-et-unième oeuvre,
Les trois mousquetaires a si profondément pénétré l'inconscient collectif et les programmes animés matinaux de FR3 que sa lecture effective semble déjà tenir de la redécouverte. On est même d'emblée surpris que Dumas s'inquiète de justifier les noms étranges de ses personnages éponymes alors que, pour les avoir rencontrés dès la sortie du berceau, on ne s'était jamais posé la question.
Quoi qu'il en soit, le roman est d'une construction relativement simple :
-d'un côté, il narre les aventures rocambolesques des mousquetaires aux prises avec les agents du cardinal de Richelieu, leurs créanciers et n'importe qui passant par là et assez teubé pour les regarder de travers. Globalement, ça donne des bons mots, des situations cocasses, et une scène de duel toutes les trois pages.
-de l'autre, on suit les intrigues matrimoniales des têtes couronnées, qui sont à peu près aux personnages du premier côté ce que les crises libidinales des dieux grecs furent aux personnages du théâtre antique. Plus prosaïquement, il s'agit d'une lutte entre le cardinal de Richelieu et la reine Anne d'Autriche, avec Louis XIII pour compter les points.
-enfin, le jeune D'Artagnan et son antagoniste Milady de Winter font la jonction entre ces deux mondes.
D'un point de vue stylistique, Dumas ne se pique guère de maniérisme, il se borne à raconter son histoire le plus efficacement possible. Par conséquent, ça se lit tout seul et se suit sans difficulté, en dépit du nombre important de personnages et du nombre encore plus important de péripéties.
Concernant le ton, disons qu'à la louche Dumas se situe à mi-chemin entre Hugo et
Cervantès. Il partage avec le premier le goût pour l'épopée en cinémascope, mais là où l'auteur des Misérables pratique la politique du "toujours à fond et le plus sérieusement du monde" avec plus (Jean Valjean) ou moins (Marius + Cosette) de bonheur, on sent chez Dumas un recul amusé qui évoque les mésaventures du chevalier à la triste figure. Que ce soit dans leur promptitude à se jeter dans l'action ou dans leur rapport avec le petit peuple, les mousquetaires font preuve d'une attitude toute picaresque. Ce trait est d'autant plus accentué que le dix-septième siècle version Dumas ne garde d'historique que ce qui peut bien servir ses effets.
Assez étonnamment, on en arrive même à préférer les moments faibles du livre, à savoir les scènes de comédie, aux séquences d'aventure, qui s'avèrent assez vite redondantes. Ainsi, un des tous meilleurs passages du bouquin est l'affrontement entre D'Artagnan et Milady, qui verse sans retenue dans le vaudeville.
Par contre, c'est le revers de la médaille, Dumas n'échappe pas à quelques scories assez énervantes. D'abord, il y a l'occurrence délirante du terme "gascon" et ses dérivés pour qualifier d'Artagnan, qui est encore plus lourde que le fameux "sa cicatrice le brûlait" imprimé sur chacune des pages de "Harry Potter 7", et qui signale une caractérisation des personnages plutôt facile. Au-delà de l'anecdotique, force est de constater qu'à part Athos, les personnages ne brillent pas vraiment par leur complexité psychologique.
Mais l'évocation de ce dernier nous amène au second défaut récurrent, à savoir le syndrome dit du "microcosme narratif". Certes, Louis XIII comptait beaucoup moins de sujets que
Nicolas Sarkozy actuellement, mais là, si on additionne les rencontres impromptues aux coïncidences troublantes et aux liens cachés entre les personnages, il aurait fallu que la population française se limite à soixante-seize habitants maximum pour que l'intrigue reste vraisemblable.
Enfin, le dernier point mitigé réside dans le troisième acte. La première partie, et la plus connue, puisqu'il s'agit de récupérer les fameux ferrets d'Anne d'Autriche, donne la part belle à l'action. Menée tambour battant, elle deviendra la définition du genre pour la postérité.
Dans la seconde, qui raconte les déboires économiques et sentimentaux des mousquetaires, la comédie prend clairement le pas, ce qui, répétons-le, est loin d'être un mal.
Par contre la troisième partie est déroutante : nos héros partent pour le siège de la Rochelle, mais à un artifice près cette péripétie historique n'a pas vraiment de prise sur l'intrigue. Les mousquetaires se contentent d'attendre, et à une encablure du dénouement Dumas les abandonne carrément pendant cent-cinquante pages pour s'attacher exclusivement aux déboires de Milady de Winter. Comme c'est pratiquement le meilleur personnage du livre, on parvient à s'y intéresser, mais cette coupure arrive vraiment beaucoup trop tardivement dans le récit. Et pire, comme le dernier acte n'a pas non plus grand chose d'épique, il ne contribue pas à faire passer la pilule. Au final, le dernier passage enlevé impliquant les mousquetaires a lieu aux deux-tiers du livre, et il est trop superficiel pour être comparable à la première partie. En fait, une fois lancée, Milady leur vole tellement la vedette qu'ils terminent l'aventure comme l'ombre d'eux-mêmes.
Mais après tout, la truculence et le savoir-faire de l'auteur emportent suffisamment l'adhésion pour que le souffle romanesque du récit balaie les défauts précités, ce qui représente en soit un sacré tour de force. On pourra tout de même regretter l'absence d'un final à la hauteur, mais rien n'est pas perdu puisqu'il existe deux suites à ce roman, j'ai nommé 20 ans après (aucun lien de parenté avec
Claude Lelouch) et
Le vicomte de bragelonne (avec de vrais morceaux de l'homme au masque de fer dedans).