Ce livre, j'ai bien dû mettre des années à le sortir de ma PAL ! Enfin, ça y est, je l'ai lu ! Et j'ai bien fait...
Ce récit tragique évoque le destin tristement cruel d'une famille en Indochine qui lutte jour après jour pour se sortir de la misère. Cette famille, c'est d'abord la mère appelée ainsi tout au long du livre, une ancienne institutrice devenue veuve, et qui, dans les années vingt, a acquis une petite concession dans la plaine de Ram située dans le sud de l'Indochine. Spoliée par le gouvernement colonialiste et l'appât du gain qui est l'unique motivation des fonctionnaires de l'état, elle se retrouve avec une terre stérile, inondée par les marées du Pacifique, gorgée de sel le restant du temps et inapte à produire les précieuses cultures. S'étant dangereusement endettée pour ce bout de terrain et sans possibilité de recours, elle et ses deux enfants sombrent peu à peu dans la misère et la pauvreté. Entourée des indigènes du village, paysans aussi pauvres qu'eux trois, elle est déterminée à trouver des solutions et décide d'ériger des barrages contre l'océan, de manière à protéger ses cultures. Mais ce projet utopique sombre en une nuit face aux assauts de la première marée, et les constructions s'effondrent les unes après les autres.
C'est à ce point de l'histoire que s'ouvre le roman de
Marguerite Duras. Affligés par leur déveine, la mère, Suzanne et Joseph tentent de survivre comme ils le peuvent. Ils ont chacun leurs rêves, leurs espoirs, leur rancune contre la vie, mais au final, ils ne désespèrent pas encore de parvenir à obtenir ce qu'ils souhaitent. Et ce qu'ils souhaitent, c'est avant tout la liberté : pouvoir enfin quitter la plaine, synonyme de défaite et d'indigence, cette concession tant souhaitée qui se révèle un gouffre de malheurs et qui les prive d'une vie dont ils s'imaginent sans peine les bonheurs, loin de Ram.
Jusqu'à ce qu'ils rencontrent M. Jo, un jeune homme natif de la région dont le père a su s'enrichir en construisant des bungalows pour les indigènes. Formidablement riche, mais aussi terriblement naïf, il tombe éperdument amoureux de Suzanne. Malgré leur pauvreté, Joseph et sa mère ne le voient que comme un indigène parvenu auquel ils ne témoignent aucun signe de sympathie. C'est pourtant l'occasion pour la mère de chercher à le fiancer à sa fille et d'en tirer le maximum de profit afin de se sortir d'une situation dangereusement proche du néant. Malheureusement pour eux, c'est un mariage qui ne peut se faire puisque M. Jo est bien trop riche pour épouser une fille qui ne possède en tout et pour tout que sa beauté...
L'auteur opère de nombreux retours en arrière dans on récit, qui nous permettent de mieux appréhender la déchéance de la mère, une femme ruinée par ses espoirs de réussite. Et par la même occasion, elle évoque la grandeur presque sublime de ce coin de terre balayé par les éléments, la famine et les maladies qui fauchent les enfants comme les adultes, et cette évocation âpre de la réalité du colonialisme en Asie est terriblement bien retranscrite. Les quelques brusques lueurs d'espoir qui éclairent leur vie s'éteignent presque aussitôt face à la pauvreté de leur condition, et malgré cela, je les ai tous trouvé tour à tour magnifiques dans leur volonté et leur acharnement.
La mère d'abord, avec sa fragilité, sa méchanceté parfois, sa tendresse étrange pour ses deux enfants qui sombre parfois dans l'excès avec Joseph, ce fils qu'elle adore, et puis ses brusques regains d'énergie qui la poussent à batailler pour extraire de la terre le peu qu'elle peut fournir, qui ne perd jamais de vue ses objectifs et qui est capable de rallier des dizaines de paysans à sa cause pour parvenir à rendre ce coin de terre fertile. Peu à peu, on prend conscience d'une vraie générosité en elle, que ce soit lorsqu'elle s'occupe des enfants du village à qui elle rend visite, au début de son installation dans la région, puis plus tard lorsqu'elle décide de conserver son dernier domestique - le Caporal qui lui restera fidèle jusqu'au bout - pour lui éviter de mourir de faim.
Suzanne, sa fille, si jeune et si pleine de rêves pour l'avenir, est décidée par tous les moyens à quitter la plaine de Ram, quitte à se vendre pour cela. Et que dire de Joseph, le fils, fier, féroce, colérique et capable de passion au-delà des mots, qui va aller jusqu'à tout quitter pour une femme, même cette mère dont le départ peut la faire mourir de chagrin...
L'atmosphère de ce roman de
Duras est extrêmement lourde. D'une part, le climat brûlant de la plaine agit sur le lecteur et l'entraîne à souffrir des mêmes maux que les personnages. On suffoque sous la chaleur et la moiteur du littoral, on sent le goût du sel sur nos lèvres, on voit les plantations de bananiers pousser maladivement, on repère l'échassier qui se pose près du bungalow et on arrive presque à s'en imaginer le goût si détestable. La déchéance et les humiliations rencontrées ensuite dans la ville sont autant d'impressions fortes qui heurtent le lecteur en plein visage, et ne lui épargnent aucun des expédients auxquels en sont réduits les personnages. de l'autre, l'ambiance qui règne entre les membres de cette famille est pleine de non-dits et de rancoeurs qui sont parfois si oppressantes qu'elles pèsent sur le récit et donnent envie de hurler. C'est là toute la beauté du style de
Marguerite Duras qui a puisé dans ses souvenirs de jeunesse pour en extraire cette histoire dure et aussi inéluctable que le soleil implacable d'Indochine.
J'ai particulièrement apprécié la seconde partie du livre - plus légère - qui traite de leur existence provisoire en ville entre un hôtel de seconde zone, les va-et-vient des piétons dans les rues et les séances obscures à l'Eden, qui symbolise à lui seul l'unique havre de paix offert à Joseph et Suzanne. Pour lui, ce sera l'occasion d'une rencontre qui va marquer sa vie, pour elle, c'est le lieu qui abrite ses espoirs et sa honte.
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