Le jeudi 13 mai 1506
Michel-Ange débarque dans le port de Constantinople. À cette époque, « L'Empire n'était plus romain et pas encore l'Empire, la ville balançait entre Ottomans, Grecs, juifs et latins » (p. 11).
Michel-Ange a 31 ans et « certains voyaient en lui le plus grand artiste du temps. » (p. 12). Il vient tout juste d'achever le David pour la ville de Florence et travaille en dilettante au tombeau du pape Jules II. Une entreprise pour laquelle l'évêque de Rome refuse de lui accorder quelque avance sonnante et trébuchante. Lors
Michel-Ange prend ses distances avec la papauté et se rend à Constantinople pour répondre à l'invitation du sultan Bayazid II (Bajazet) qui souhaite bâtir un pont sur la Corne d'or, cet estuaire qui se jette dans le Bosphore. Ce n'est pas le premier artiste italien invité par le sultan. Déjà, en 1504,
Léonard de Vinci avait dessiné pour ce même pont un projet jugé irréalisable. Il s'agissait d'un ouvrage à tablier unique de 720 pieds (240 mètres de long et 24 mètres de large). S'il avait été bâti, il serait devenu le pont le plus long du monde. En 2001, à As, en Norvège, le projet, visionnaire, de Léonard sera enfin réalisé.
Mais revenons à
Michel-Ange parce que le sujet du livre de Mathias Énard c'est bien
Michel-Ange.
Michel-Ange va couler des jours heureux, paresseux et indolents auprès du Grand Turc. Mais il ne faut pas que Rome l'apprenne car il risque l'excommunication et ne pourrait plus travailler pour le pape. Il loge dans une petite chambre-atelier où il dessine, rêve, dort, mange et joue avec le petit singe qui lui tient compagnie. Parfois il sort en compagnie du poète Mesihi. Il visite avec lui Sainte-Sophie, déambule dans les rues de Constantinople, sœur jumelle de Venise, observe « avec frayeur les corps élancés des esclaves » (p.61), fréquente les tavernes, s'enivre, se prend de passion pour une danseuse équivoque. «
Michel-Ange cherche l'amour.
Michel-Ange a peur de l'amour comme il a peur de l'enfer. » (p.79). le temps coule heureux, nonchalant, au rythme de ce pont qui ne prend pas forme parce que
Michel-Ange n'arrive pas à lui donner forme. le sultan s'impatiente. Ali Pacha presse l'artiste. Une esquisse sera faite. le sultan est comme le pape, il ne paie pas… Et pendant ce temps
Michel-Ange ne s'aperçoit pas que son compagnon, le poète Mesihi, se consume d'amour pour lui. « Il détourne les yeux quand il sent sur lui le regard de Mesihi » (p. 79). Finalement
Michel-Ange devra, dans des circonstances dramatiques, quitter Constantinople…
De ce voyage que reste-il ? Quelques lettres, une dague, le plan de Sainte-Sophie, trois bracelets, le croquis d'un pont, des couleurs, des visages qu'il représentera ça et là dans son œuvre.
Ce roman, très agréable à lire, est rédigé dans une prose soignée, choisie, souvent poétique où se mêlent les lettres de
Michel-Ange, les listes curieuses et déroutantes qu'il établissait, sortes d'albums d'images/mots à retenir ("11 mai, voile latine, tourmentin, balancine, drisse, déferlage. 12 mai, garcette, cabestan, varangue, coupée, carlingue." (p. 22)), la poésie de Mesihi et/ou la poésie délicate de Mathias Énard
« Tu n'as pas su t'élever à la hauteur de l'amour
Et prendre tel le faucon ce qui était à ta portée
La proie était à toi, tu l'as laissée passer
Les amants sont cruels s'il voient faiblir l'aimé.
Cette bataille que j'ai gagnée, je la perds.
Ce sol que je défends sera pour moi un désert,
Et les âmes de ceux que j'ai assassinés,
Mes gardiens pour l'éternité. » (p.98)
avec ça et là des références à la belle phrase de
Kipling tirée de son introduction d'Au hasard de la vie : « … et puisque ce sont des enfants, parle-leur batailles et rois, chevaux, diables, éléphants et anges, mais n'omets pas de leur parler d'amour et de choses semblables ». Bribe de phrase qui inspire le joli titre de cette histoire.
Cet épisode de vie de
Michel-Ange que j'ignorais totalement m'a intéressée parce que je n'imaginais pas du tout cet artiste ainsi : indolent, colérique, indécis. Au regard de ses peintures, de ses sculptures j'imaginais au contraire un artiste volontaire, énergique, au caractère bien trempé, volontiers opiniâtre et obstiné. Une sorte de tornade faite homme pris d'un génie créatif incessant, renversant, novateur. Sans doute parce que là, à Constantinople, nait un artiste. Au fil des pages, des croquis de pierre noire, de sanguine ou d'encre, il se forme, il peaufine son génie, il engrange, il accumule, il observe, il expérimente, il hésite, il balance, il compare, il retient, il s'imprègne, il oublie, il pleure, il rit, il trahit, il hait, il aime. Pause nécessaire avant la Sixtine.
Et puis dans ce roman, Constantinople est un personnage à elle seule, un trait d'union, un lien entre l'orient et l'occident que matérialise d'ailleurs ce pont qui ne se fera pas. Cette ville balance entre deux mondes comme ce plafond où s'opposeront et se mêleront enfer et paradis…
Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants a obtenu le Prix Goncourt des lycéens en 2010.
Bien mérité.
Cette anecdote, cette visite de
Michel-Ange au sultan, s'inscrit dans une série d'échanges culturels et artistiques entre l'Italie et la Turquie que l'on retrouvera, avec d'autres informations dans : Istanbul, histoire, promenades, anthologie & dictionnaire, sous la direction de Nicolas Monceau, collection « Bouquins »,
Robert Lafont éd., 2010, une mine pour qui s'intéresse à Istanbul.