Depuis que je m'intéresse à la littérature américaine, on m'a toujours dit, en paraphrasant ; comment ? Tu n'as pas lu
John Fante ? C'est mythique, tu verras, l'Amérique comme jamais elle n'a été écrite. Bref, tout le monde ayant tellement été pressant, j'ai enfin fini par le lire, le premier roman mettant en scène l'alter ego de l'auteur, Arturo
Bandini,
La route de los angeles *.
Arturo est un mec de 18 ans aux origines italiennes dont il cherche à se défaire. Il cherche surtout à se défaire de sa condition de fils d'immigré, et d'être, enfin, considéré Américain. Il a quitté l'école et fait des petits boulots de gagne-petit sur le port proche de la grande et rêvée Los Angeles. Mythomane avec les gens comme à la fin de son premier boulot de terrassier, il dira à ses collègues qui adoraient creuser et se moquer de lui, qu'il avait « accepté un emploi dans les Bureaux du port ». C'est donc bien sa condition de miséreux qu'il veut fuir. Et en attendant de la fuir, il lit. Nietzche, Homme et Sur-homme, est une lecture des plus importantes pour Arturo, qui va commencer à déblatérer à tout va sur l'homme qu'il est.
Il rêve de devenir écrivain, et quand il passe plusieurs mois à la chaîne d'étiquetage d'une entreprise de conserverie, il dira aux Mexicains et Philippins qui en composent les ouvriers comme au personnel de direction, qu'il effectue un travail sociologique sur les gens du port de Los Angeles. Toujours ce besoin qu'il a de se différencier de ses semblables. Et même de ses supérieurs ; lorsque intervient le contremaître, un homme moyen juge Arturo, il ne peut s'empêcher de lui demander ce qu'il pense de la politique allemande de Hitler – il est utile de rappeler que l'histoire se déroule en 1933 – pour se hisser au-dessus de lui, intellectuellement parlant, car « Naylor, ou Baylor, ou quelque soit son nom » vient de le ridiculiser publiquement ; ce qu'Arturo lui renvoie alors. Et quand sa puissance est mise en doute, il va prouver qui il est, en employant des moyens grandioses, tels le massacre au pistolet à air comprimé d'une armée de crabes qui, croit-il, l'attaquait.
« J'étais le Dictateur
Bandini, l'Homme de Fer au Pays des Crabes. Encore un bain de sang pour le bien de la Mère Patrie. Ils avaient essayé de me détrôner, ces foutus crabes, ils avaient eu le culot de fomenter une révolution, mais j'allais prendre ma revanche. Cette seule pensée me plongeait dans une fureur noire. Ces saletés de crabes avaient mis en doute la puissance de
Bandini le Surhomme. »
Bandini vit dans un monde où il est important, où il est lui-même le Fuhrer Hitler, où il est un riche homme d'affaires ; quelqu'un de puissant. Quiconque, dans sa vie, cherche à le contrer, à le rabaisser, se retrouvera, dans les rêveries d'Arturo, ridiculisé – voire abattu.
Ainsi de sa mère et de sa sœur, dont il déteste la bigoterie. Elles ne comprennent pas son génie littéraire, et le ramènent dans le monde réel de la pauvreté et du travail quotidien. Il se venge d'elles en noyant « ses femmes », une collection de photos de charme découpées dans des magazines qu'il cache dans son placard et avec lesquels il s'invente des aventures sensuelles. Les femmes de sa vie, sa mère et sa sœur sont alors représentées par ses autres femmes de papier, et lorsque les premières rient de lui, il joue les incompris et noie les photos dans la baignoire, croyant ainsi s'être débarrassé de la faiblesse que lui évoquaient chez lui, sa mère et sa sœur. À la fin du roman, Arturo
Bandini s'est débarrassé enfin d'elles et de toutes les contraintes qu'elles lui imposent, pour vivre ses rêves à Los Angeles. C'est donc la route qu'il emprunte tout le long de l'histoire pour arriver au rêve que représente cette ville. Il rêve déjà à la gloire et au succès, aux femmes, aux voyages, aux voitures et aux yachts de luxe. le rêve de
Bandini se réalise lorsqu'il prend le train pour Los Angeles après avoir écrit son premier roman.
Fante est un auteur mythique qui donna l'inspiration à toute une génération d'écrivains, de
Bukowski à
Iain Levison, et offrit à la littérature américaine ses lettres de noblesse, dont l'histoire se débuterait ainsi : Au départ, il y eut
John Fante…
En attendant de lire la suite des aventures de
Bandini à L.A., voici un dernier extrait de
La route de los angeles pour finir :
« « Monstre ! Espèce de monstre noir ! Epelle Weltangschauung ! Allez ! Vas-y – épelle ! » Mais c'était un poisson d'un autre monde ; il ne pouvait rien épeler. Tout ce qu'il savait faire, c'était lutter pour sa vie, et il était déjà trop fatigué pour cela. Pourtant, il a bien failli m'échapper. J'ai dû lui flanquer un bon coup de poing. Ensuite, amusé par ses hoquets impuissants, j'ai glissé le couteau sous son ouïe, et je l'ai décapité. « Quand je dis : « Epelle Weltangschauung », je suis sérieux ! » Je l'ai repoussé dans la glace avec ses camarades. « Toute désobéissance entraîne la mort. » »
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