"-Oh, Nastenka, ma chère petite, chère, chère, Nastenka, je parle comme un livre, mais c'est parce que de tout e ma vie il me semble que je n'ai parlé à personne. Pas une femme, pas même un homme, un être vivant, une ombre, personne. Car il faut que vous le sachiez, Nastenka, depuis que j'habite à Petersbourg, je suis seul, si seul.
-Moi aussi ! Dit Nastenka.
-Oh Nastenka, chère chère Nastenka, que j'aime entendre votre voix. Cette voix, c'est comme la mélopée vespérale d'un ange anfracteux sur les chimères de la Néva de
Pouchkine déclamant son ode aux Grâces diaphanes, Nastenka, il n'y a rien de plus beau au monde, mon coeur étouffe de joie, Nastenka. Ne sentez-vous pas, vous aussi, ce souffle qui anime mon coeur, qui le fait virevolter dans ma poitrine comme un petit cheval sur le grand manège de la vie ? Car j'aime les manèges, Nastenka !
-Moi aussi ! Dit Nastenka.
-J'aime aussi votre conversation, chère, chère Nastenka. Avant de vous rencontrer, je ne connaissais personne, personne, personne. Les gens passent autour de moi sans me voir, Nastenka, j'ai l'impression d'être une ombre dans le coin de leur oeil, qu'ils chassent comme une mauvaise pensée, éphémère, sans même y songer.
-Moi aussi ! Dit Nastenka.
-Mais depuis hier, chère, chère Nastenka, depuis que je vous ai vue accoudée sur ce pont, le regard dans le lointain, j'ai compris qu'il pouvait en être autrement ! J'ai compris que le froid linceul de la solitude n'était plus mon seul horizon !
-Moi aussi, dit Nastenka.
-Je savais, dès avant de vous adresser la parole, que vous seule pourriez me comprendre. Car je suis un rêveur, chère, chère, Nastenka. Et, voyez-vous, un rêveur, du matin au soir, rêve, rêve, rêve, sans rapport avec la réalité. Un rêveur se lève le matin, regarde par sa fenêtre, et ce n'est pas le monde qu'il voit, c'est son rêve. Puis il descend acheter le pain, et alors, ce n'est pas le boulanger qu'il voit, c'est son rêve ! Ensuite il part au travail, et [...] le soir en rentrant, il marche dans la ville comme dans un rêve. Mais la nuit, non, la nuit, il n'arrive pas à dormir.
-Moi non plus ! Dit Nastenka.
-Car c'est à ce moment-là que la solitude le ronge, chère, chère, chère, Nastenka. Voyez-vous, toute la journée, le rêve est comme une scène posée entre lui et le monde, mais la nuit, lorsqu'il est seul, le monde disparaît, et la scène avec. Alors, il se ronge les sangs, il se sent seul, et il pleure silencieusement.
-Moi aussi ! Dit Nastenka.
-Et c'est pour calmer son trouble qu'il allume la lumière dans l'appartement insalubre que ses ridicules appointements de fonctionnaire lui permettent de louer, qu'il s'assoit sur son lit, qu'il attire une mouche à lui avec du miel, et qu'il lui arrache les ailes en poussant de petits cris aigus.
-Moi au... dit Nastenka.
-Ensuite, il regarde la mouche marcher sur la méchante couverture, sans ailes, et il lui parle, il l'appelle Mimine, pour la consoler ! Et ensuite, voyez-vous, Nastenka, chère, chère Nastenka, il mange ses ailes, puis lui arrache les pattes, une à une, et mange la mouche elle-même !
-Heu... dit Nastenka.
-Mais parfois, parfois, parfois, le rêveur se sent si seul, que la mouche ne suffit plus. Alors il va dans la cave, attrape une souris, l'éviscère, puis se frotte le bas-ventre avec son petit cadavre sanguinolent.
-Oh mon Dieu ! dit Nastenka.
-Et une fois, lorsqu'il habitait à Moscou, il y avait la petite Maria Timopheïevna, sa voisine du dessus, une pauvre enfant qui était phtisique. Même s'il ne lui avait jamais parlé, quand elle est morte, le rêveur fut si triste qu'il est allé au cimetière la déterrer, et qu'ensuite, il l'a empaillée, pour la garder toujours avec lui...
-En fait, j'attends quelqu'un. L'amour de ma vie. Il arrive bientôt. C'est un ninja, et il est très jaloux. Tiens, le voilà ! » dit Nastenka avant de s'enfuir en courant avec le premier passant.
(A peu près "
Les Nuits blanches")
"
le sous-sol", ou "
Mémoires écrits dans un souterrain", ou "
Les Carnets du sous-sol", ou "mon petit poney, l'amitié est magique", ou "manuscrit du souterrain" (attention, parmi ces titres se dissimule un intrus, sauras-tu le retrouver ?) fait partie des oeuvres de
Dostoïevski qui ont marqué les esprits. Ainsi, la sous-culture wikipédienne qui me fait office de culture générale l'a déjà repéré dans le « Roman Russe » de
Emmanuel Carrère (0/5), chez le « Sganarelle » de
Romain Gary (2/5), comme récemment parmi «
Les lois de l'attraction » de
Bret Easton Ellis (5/5).
Pourtant, ce court texte ne mérite pas tant d'occurrences. Il met en scène une figure récurrente dans l'oeuvre Dostoïevskienne, à savoir le faux-derche prolixe, dont la logorrhée ne s'orne d'accents d'honnêteté et de perches à l'empathie que pour mieux entraîner le lecteur vers les profondeurs putrides dans lesquelles baigne son âme malade. Or, si l'auteur excelle à faire parler cette malsaine engeance, et si l'exercice en lui-même est encore plus fascinant que répugnant, le défaut de ce texte réside dans son point de vue.
En effet, le personnage en question fait ici office de narrateur. Il interpelle directement le lecteur pour lui infliger l'exhibition complaisante de sa bassesse pendant un chapitre, avant de lui raconter, dans une seconde partie, ce qu'il considère semble-t-il comme le pas décisif qui l'a entraîné vers son « sous-sol » éponyme.
Dans l'absolu, les deux parties constituent de bonnes pages. le récit, en particulier, fait l'effet d'un véritable crève-coeur. Mais, par contre, le contexte manque cruellement. Car tout est dit dans ce texte du seul point de vue de ce narrateur misérable, sans aucun contrepoint. du coup, tandis que dans les autres romans les interventions ponctuelles de ce type de personnages donnent au lecteur l'impression bizarre d'avoir manqué une marche et de s'enliser soudain dans une fange dégueulasse, dans «
le sous-sol », on patauge dedans de bout en bout, ce qui au final retire une bonne part à l'effet produit.
«
Les Nuits blanches », quant à elles, sont franchement pénibles. Oeuvre de jeunesse, cette nouvelle raconte la rencontre d'un pétersbourgeois pauvre, solitaire et rêveur avec une pétersbourgeoise pauvre, orpheline et pubère. L'histoire en elle-même, sans casser des briques, est d'une simplicité pas nécessairement rédhibitoire : il la croise, il tombe amoureux, elle en attend un autre, il est dégoûté. A vrai dire, tout le passage où le personnage principal se rend compte que sa dulcinée le considère comme un ami est même assez réussi. Seulement, pour en arriver là, il faut s'être préalablement enquillé les plus longs monologues du monde, au cours desquels le jouvenceau énamouré explique, avec une légèreté poétique qui ne déparerait pas sur une carte postale de la saint-valentin, qu'il est à une courte phalange d'être un dangereux psychopathe. Ce qui incite la demoiselle à lui accorder toute sa confiance.
En lisant ça, on a l'impression, primo, que c'est interminable (mon dieu ces monologues), et secundo, que
Dostoïevski ne maîtrise pas du tout ce qu'il raconte. C'est un peu comme si Hannibal Lecter signait un livre de cuisine végétarien ou si Frank Ribery tenait une rubrique beauté dans GQ : ils auraient beau se donner du mal, ça resterait une erreur de casting.
Bref, cet écrivain n'était clairement pas fait pour compter fleurette, mais pour explorer les psychés torturées de sociétés décadentes et de tueurs de petites vieilles, ce que par bonheur il fit majoritairement par la suite.