"Tout le monde était réuni dans le salon de Varvara Pétrovna. Celle-ci, nauséeuse, tournait la tête en tout sens. Son regard, vitreux, allait de Lisavéta Nicolaïevna (dont le teint était jaunâtre, et qui alternait les crises de rires et de larmes, indiquant l'imminence d'une attaque de nerf) au Capitaine Lébiadkine, ivre mort sur le tapis persan. Stépane Trophimovitch, quant à lui, cherchait désespérément à capter le regard de Varvara Petrovna. Il s'agitait inutilement, en proie à des sueurs froides et des étourdissements. du reste, ses mains tremblaient. Dans son coin, Chatov se tenait les yeux baissés, la main au front, respirant par la bouche comme si, après sa stupéfiante sortie à l'encontre de Stavroguine, il peinait à retrouver son chemin parmi les vivants. Moi-même, la tête me tournait et j'avais des hallucinations. Nous nous demandions tous pourquoi Nicolaï Vsevolodovitch, que l'on pensait fou, était parti si promptement avec Maria Timophéïevna, à qui il manquait positivement une case. Soudain, un inconnu entra par la porte restée ouverte :
"-Salut, ça va ? Je suis Piotr Stépanovitch Verkhovensky, et je pète le feu !"
C'est à ce moment-là que les choses commencèrent à se dégrader pour nous."
Publié en 1871, c'est à dire après "
L'Idiot" et avant "les Frères Karamasov" (avec pleins d'autres que j'ai pas lu au milieu), "
Les Démons" narre les exploits pathétiques d'un obscur groupuscule révolutionnaire complotant la mise à sac de la Russie depuis une province rurale en s'appuyant sur la veulerie et le laxisme du pouvoir local.
Cependant, cet énième pavé de
Dostoïevski fut avant tout la victime de la folie d'un homme :
Albert Camus. Car, non content de se tromper de titre (il l'a traduit "
Les possédés", bouh le nul), Camus (et je tiens à préciser que j'assène ce qui va suivre en m'appuyant sur une absence absolue de preuve digne du BHL des grands jours), Camus, disais-je, a tout fait pour en changer le sens. En effet, pour peu qu'on soit muni de deux yeux, d'un cerveau, et d'un recul politique qui confinerait à la sagesse s'il ne s'agissait pas tout simplement de paresse, "
Les Démons" apparaît comme une oeuvre foncièrement réactionnaire. Tournant le dos à sa jeunesse délurée, Dostoïevksi y attaque de plein fouet le milieu révolutionnaire russe contemporain, portant au passage l'anathème sur leurs permissifs aînés, jugés traîtres à la patrie pour cause de libéralisme intellectuel.
Or, fourbe comme la plupart des socialistes et désireux de faire du roman une arme dans sa croisade contre le PCF, Camus a voulu y voir la condamnation prophétique des dérives du totalitarisme, ce qui revient grosso modo à prendre la vache qui rit pour Hellboy sous prétexte que c'est rouge avec des cornes. Comme quoi, on peut être prix Nobel de la littérature et raconter bien des conneries.
Quoi qu'il en soit, une fois les oeillères camusiennes dénoncées pour ce qu'elles sont, que reste-t-il de ces "Démons" ? Eh bien, on peut envisager cette oeuvre comme le pendant spéculaire de "
Crime et châtiment", dans lequel absolument tous les personnages se mettraient à perdre la tête, sauf Raskolnikov. En effet, bien que les névroses, crises de nerfs, vertiges, et autres malaises vagaux soient le pain quotidien du personnage dostoïevskien, il y a dans ce roman une espèce d'épidémie d'hypocondrie générale et permanente, qui va du petit passage à vide (le narrateur) à la bonne vieille bouffée délirante (Stavroguine), à l'exception notable et unique du chef des méchants, qui tient la forme, merci pour lui. Pour vous donner une idée, dans ce roman, l'expression "fièvre chaude" est quatre fois plus occurrente que la lettre "e", ce qui fait à George Pérec une sorte de fussoir.
En outre,
Dostoïevski se départ de la finesse psychologique qui a fait sa réputation pour adopter la main parfois lourde du caricaturiste. Dans "
Les Démons", tous les personnages, en plus d'être malades, se révèlent médiocres. D'abord, bien sûr, les révolutionnaires, dont la réunion secrète évoque le chaînon manquant entre le situationnisme et "la Vie de Brian", mais aussi l'élite russe, aussi bien politique qu'intellectuelle, puisque la bêtise de la première n'a d'égale que la pédanterie de la seconde. Alors, certes, la puissance satirique a le mérite de détendre une atmosphère particulièrement tourmentée, mais elle finit tout de même par se retourner contre les idées de l'auteur, puisque, à force de férocité, on en vient à se demander ce qu'il souhaite préserver d'une telle société.
Ceci étant, "
Les Démons" se suit avec entrain, grâce à sa nature fait-divero-mélodramatique, et, bien entendu, au style de son auteur, qui se trouve ici, à l'image du tempérament maladif de ses personnages, exacerbé.