"Là, remarque, personne ne se plaignait vraiment, car y avait plus grand-chose à faire jusqu’au soir.
Juste se reposer et regarder l’Aumance et les grands arbres qui étaient comme des grands troufions immobiles dans un garde à vous tout tordu, qui saluaient de leurs branches l’eau coulant tranquillement à leurs pieds. Dans ces moments, on aurait dit qu’un ange passait.
Tout ce petit monde se taisait, comme si on était vraiment tous heureux d’être là, ensemble, après avoir marné toute la semaine.
En plus, on s’en mettait plein la gueule et on était bien servi à boire chez le Mimile Bérétreaux. C’était un bon vivant, qui aimait avoir plein d’amis autour, pour rigoler, et boire des coups. On n’avait pas soif chez lui. Y pleurait pas le pinard et la boustifaille pour ses invités. C’est pour ça aussi, que le grand-père y allait, pas seulement pour le pèze.
Le Mimile, il en faisait toujours trop à manger.
« Faut tout y finir, qui disait, sinon j’vais m’fâcher.
- Ca me pile, je sais pas si je vais pouvoir y finir, qu’on répondait des fois.
- Merci bien, j’ai les côtes bien calées, un autre disait en mettant la main devant son assiette.
- Moi aussi, j’ai eu mon content de tout disait encore un autre, en levant les mains comme un cowboy qui se rend devant le shérif.
- C’est vrai que tu vas me coûter cher, vaut mieux t’avoir en photo qu’en pension. Le Mimile , y plaisantait tout le temps. On se faisait engueuler, qu’on mange à s’en faire lever le coeur ou en faisant des manières.
- Encore un que les schleus y z-auront pas, faisait un des gars en rotant et en pétant des fois, histoire de faire rigoler les potes et de choquer un peu les bonnes femmes.
- Dire que les Chinois y crèvent de faim, un autre disait, comme pour se convaincre qu’ils étaient pas si malheureux que ça. »
Et on y finissait tout, à s’en faire péter la sous-ventrière, à presque dégobiller des fois, quand on avait mangé trop vite et qu’un morceau de pâté aux pommes de terre était passé de travers, par le trou du dimanche.
Les vieux, pour une fois, y parlaient plus de la guerre et des privations. On oubliait tout ça et on ne pensait plus qu’à nos petites joies, à la beauté du monde en été quand le soir tombait, au calme.
On se rafraîchissait sur la terrasse en regardant le soleil qui se cachait derrière les arbres et qui faisait des petits traits de lumière sur l’eau, comme ceux qu’on voit dans les tableaux de la belle époque où les gens portent des canotiers.
Mais nous, c’était encore plus chouette parce qu’on était tout seuls au bord de la flotte.
Des fois, après midi, les hommes avaient le viâqu’ils disaient, une sorte de cafard d’ici, quand le plaisir d’être bien rend tout chose, comme si ce moment n’allait pas durer, comme si le bonheur présent se mélangeait avec une pointe de gueule de bois d’avoir trop bouffé, trop fumé et trop bu, de regret d’avoir à se séparer, à rentrer chez nous, à retrouver la routine, le boulot, l’école, notre petite vie de labeur ….
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