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Une nouvelle dans laquelle l'auteur évoque le destin de sa famille : Un grand-père maternel maçon creusois, fils naturel d'une fille de ferme. Du côté paternel, l'aïeul, qu'il n'a jamais connu est présent à travers ce que l'on n'a cessé de lui en dire : Sorte de statue ... > voir plus
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Critiques et avis(1)

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    • Livres 5.00/5
    Par jcfvc, le 15 mars 2010

    jcfvc
    Une nouvelle, dans laquelle l'auteur évoque le destin de ses aïeux. Il y a le grand-père paternel, maçon de la Creuse, fils naturel d'une fille de ferme, et l'autre grand-père, mineur du Nord, silicosé dans les mines et gazé pendant la grande guerre, malade des poumons et mort pendant la deuxième guerre. le petit fils n'a jamais connu ce grand-père la, mais son ombre porté pèse sur lui comme un futur avorté, qui reste à accomplir. L'aïeul, sorte de statue de commandeur prolétaire, adorait la grande musique, infligeait à sa famille le silence absolu lorsqu'il écoutait des opéras à la TSF et se privait de manger pour pouvoir aller aux concerts donnés au théâtre municipal de la petite ville industrielle de province où il avait échoué, tout les les paysans de l'autre branche de la famille.

    Lien : http://jcfvc.over-blog.com
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Citations et extraits

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  • Par jcfvc, le 15 mars 2010

    - Le Gaston, disait invariablement la rose en parlant de « feu son
    mari », il aimait la grande musique, Quand y avait un opéra le
    soir à la TSF, fallait pas moufter. Ton père et ta tante, y z-avaient
    pas le droit de parler, encore moins de rire en entendant l’aut’
    tenor se faire péter l’gosier en beuglant comme un veau.
    Ces chanteurs, y gueulaient, comme le peillerot qui passe dans
    la rue pour récolter toutes sortes de saloperies que les gens y
    veulent pas, des chiffons, de la ferraille et tout le saint frusquin.

    Et la mémé Rose d’imiter le dit chiffonnier traînant sa charrette
    pleine d’un capharnaüm de rebus d’une société qui n’était
    pas encore devenue, dans le vocabulaire journalistique
    d’alors, « de consommation ». Elle se mettait à couiner
    comme le « pirot », autre nom donné aux chiffonniers de
    passage, pour faire bien comprendre au gamin à quel
    supplice était soumise toute la famille, les soirs d’opéra :

    « Rasserez vos guenats qu’vous portez pu, vos piaux d’lapins,
    tout ç’qui vous embarrasse…J’y prends tout moi… »

    Plus tard, après la guerre, c’est un autre plaisir culturel qu’irait
    chercher son petit fils dans les loges de l’opéra la ville.
    Ce ne serait pas les concerts Lamoureux qui lui feraient casser
    sa tirelire pour goûter des symphonies ou concertos baroques.
    Ce ne serait pas non plus les tournées Charles Barret,
    ces troupes ambulantes à l’intention de provinciaux assoiffés
    de culture classique, interprétant les chefs d’œuvre de Corneille
    en ce haut lieu de rayonnement des beaux arts qu’était
    le théâtre municipal.

    Non, ce serait les baisers volés dans une loge de ce même
    théâtre, pendant les conférences de Connaissance du monde,
    données en direction des scolaires, auxquelles leurs profs
    du cours complémentaire les conduisaient.

    Ces conférences étaient sans doute passionnantes mais
    elles ne lui avaient laissé que de vagues souvenirs,
    occupé qu’il était avec ses copains à se carapater, dès
    l’obscurité faite, vers des loges échangistes. Ils y retrouvaient
    de petites grisettes aspirant à la succession de BB dans leur
    cœur (et dans d’autres parties de leur anatomie aussi !),
    pour de chastes baisers dans le noir.

    Il ne fallait surtout pas oublier de réintégrer sa place
    avant la fin du documentaire sur quelque pays éloigné, si on
    voulait éviter de se faire « gauler » par le prof d’anglais,
    responsable de ces sorties culturelles kolkhoziennes.
    Ce garde-chiourme faisait une chasse impitoyable aux
    ingrats refusant de s’instruire.

    Ils refusaient en effet la main tendue de l’école
    républicaine qui leur offrait pourtant si généreusement, avant
    les débuts de la « Tévé », une fenêtre ouverte sur des
    spaces insoupçonnés des ploucs qu’ils étaient. Cette
    ouverture, ils la refusaient, à l’instar des serfs du comte
    Tolstoy, déclinant son offre généreuse de monde rendu
    meilleur par l’éducation des masses incultes.

    La mémé Rose, elle, aussi peu « portée sur la grande
    musique » que son petit fils l’était à l’époque dont on parle,
    ajoutait, avec une pointe d’amertume, que son époux
    se privait parfois de nourriture pour acheter les billets
    des quelques rares concerts programmés au théâtre
    municipal pendant la guerre.

    Selon la famille, les privations supplémentaires que
    le grand-père mélomane s’imposait pour satisfaire sa
    passion l’avaient achevé, lui dont la santé était déjà fragilisée
    par le gaz moutarde et la silicose qu’il avait respirés dans sa
    jeunesse en guise d’embruns maritimes et de bon air de
    campagne.

    Cette mort prématurée, outre le bonheur de connaître
    son petit fils, l’avait privé d’un ultime plaisir, qui l’eût peut-être
    consolé un peu des souffrances endurées pendant sa chienne
    de vie. Il n’avait pu assister à ce qu’il attendait avec
    impatience en crachant ses poumons : l’exode des boches.

    - Les voir détaler une fois de plus, les doriphores,
    et cette fois définitivement, espérait-il !

    Avait-il été heureux parfois lors de son existence ?
    Avait-il souri ? Difficile à dire, à en juger par ce que ses
    enfants et sa femme disaient de lui. Ses seuls moments
    de bonheur fugace avaient peut-être été ceux où il écoutait,
    tel un sphinx craint et respecté, ces opéras incompris de ses
    proches.

    On ne savait pas exactement où l’ancien avait chopé ce
    goût pour la musique de bourgeois que personne n’appréciait
    autour de lui. Peut-être en entendant les fanfares de mineurs
    du Nord, où certains enfants des corons avaient appris
    quelques rudiments de solfège sans avoir été plus loin faute
    de pouvoir se payer un instrument.

    - Me demandez pas où il avait pris ça, j’saurais pas vous y dire,
    expliquait la Rose, regrettant cette passion dévorante qui lui
    avait pourri la vie et les veillées autour de la cuisinière à charbon.

    Ce que la mémé n’avouait pas, en revanche, le petit
    fils devait l’apprendre bien plus tard de la bouche de sa
    tante Suzon, demi-sœur de son père.

    Elle aussi, la Rose, tout comme l’arrière grand-mère
    maternelle, allait être fille-mère si Gaston, qu’elle n’avait pas
    informé de son état, ne l’avait épousée en revenant des tranchées.

    La tante prétendait qu’il ne s’était pas marié par amour,
    mais par lassitude, épuisé peut-être qu’il était, selon elle,
    de toute cette mort qui lui collait à la peau.

    - Va donc savoir, lançait-elle, comme si elle n’était pas sure
    elle-même de l’hypothèse qu’elle avançait, reprenant
    l’expression de sa mère lorsque cette dernière renonçait à
    expliquer le goût étrange de son époux pour Mozart et les autres…..

    Contre toute attente, une fois la « tromperie sur la
    marchandise » dévoilée inexorablement par la nature,
    le grand-père avait accepté le p’tit bout d’choux que Rose
    portait avant même son mariage avec lui. Il apprit plus tard
    que Suzon était la petite fleur d’un amour défendu, tant chanté
    dans les chansons réalistes entendues à la TSF.
    Cet amour avait été consommé sans doute à la va-vite dans le
    no man’s land d’un terrain vague du Nord, au pied d’un terril
    en guise de val de verdure où chante une rivière cachant
    les soldats morts et les amours interdites…

    Elle avait probablement été troussée par un gars pressé de
    cracher son fiel d’homme et de disparaître à tout jamais.
    L’avait-elle rencontré dans une foire foraine sinistre,
    plantée au milieu des puits de mines ?
    Leur étreinte avait-elle été consommée à l’ombre des
    chevalements surplombant les trous charriant leur
    cargaison d’êtres humains jusqu’aux entrailles du monde ?
    On ne le savait pas. Personne ne le lui avait demandé, ni même
    son mari peut-être. Sa fille avait bien posé des questions,
    mais n’avait obtenu aucune réponse.

    Gaston avait accueilli l’enfant du bon dieu en grand
    seigneur prolétaire qu’il était. Il l’avait aimée bien davantage
    que la mère honteuse de la petite bâtarde conçue dans
    le péché ne l’avait fait pour cette chair non désirée de sa
    propre chair. La Rose, pécheresse d’un seul jour
    semble-t-il, avait préféré le fils légitime qu’elle devait porter
    plus tard de son « deuxième lit » avec son mari.
    Elle qui avait été souillée une fois par un homme, elle avait
    aimé ce fils du devoir conjugal accompli sans plaisir,
    et le fils de ce fils, celui qui aimait révéler ces secrets de
    famille à ses potes, dans ses causeries à l’apéro.

    La rose vouait à son petit fils un amour absolu, qui
    inquiétait presque l’entourage, tant il était exclusif, jaloux de
    tous ceux qui approchaient le petit garçon, puis l’adolescent
    ensuite. Elle le couvait et le gâtait, comme si elle
    voulait se faire pardonner la tendresse qu’elle n’avait su
    prodiguer à sa fille.

    Ce qu’elle ne disait pas non plus, la vieille dame indigne,
    c’est que la Suzon, sa petite batarde, était partie à Paris à
    l’âge de seize ans, lasse qu’elle était du manque de cet
    amour que ne lui montrait pas sa mère. Elle avait fait sa
    vie dans la capitale, avec un p’tit parigot de Neuneu,
    le Neuilly de l’époque, bien moins aristo que celui de
    maintenant. Elle n’était jamais revenue à Montluçon, et
    gardait à sa mère la rancune tenace qui lierait les deux
    femmes jusqu’à leur mort et expliquerait l’absence de
    la fille à l’enterrement de Rose.

    Ce que le petit fils devait encore découvrir bien plus tard
    de la bouche de sa tante Suzon, une fois qu’il avait logé
    chez elle pour passer un concours de la SNCF, c’est que la
    mémé Rose n’avait jamais vraiment pardonné aux
    hommes le désir violent de ce premier amour.
    Avait-elle été violée ? Nul ne le saura jamais. Elle avait
    emporté son secret dans la tombe. Son mari et sauveur
    de réputation avait payé pour la brutalité de « l’autre »,
    dégustant chaque nuit une soupe à la grimace amère au sein
    de l’alcôve.

    La Rose avait d’ailleurs avoué une fois à sa descendance
    mâle que la bagatelle n’était pas son fort. Elle s’était
    confessée de son dégoût pour la chose, un jour où son
    petit fils et son fils mangeaient chez elle. Elle le fit, tout en
    leur préparant son incontournable steak-frites, seul
    raffinement culinaire qu’elle maîtrisait et qu’elle
    préparait amoureusement dans une poêle et une friteuse
    d’un autre âge :

    - Quand y s’tournait vers moi et qu’y commençait à
    s’ébrouer, à souffler comme un bœuf,comme l’aut’,
    à jouer son farfouillou dans mes gounelles, son éffougalé,
    j’pouvais pu m’en dépatouiller. Je fermais les yeux en
    attendant qu’ça passe.

    Par « l’autre » elle désignait évidemment son
    premier et unique séducteur, duquel le Gaston, son
    époux légitime pourtant, devenait, selon elle, le portrait
    tout « nacré » quand « y fallait qu’elle passe à la casserole..»


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