J'ai déjà dit que j'étais tenté de défier comme Jean-Jacques tout homme de se dire meilleur que moi. Je me hâte d'ajouter que je ne m'estime pas beaucoup pour cela. Je crois les hommes en général plus méchants qu'ils ne paraissent... Tout ce que je peux dire c'est que j... > voir plus
Faut-il être bien avancé en âge pour rêver d' un jardin défendu qui laisse apercevoir par une petite porte entre-bâillée quelques branches et des fleurs ? Faut-il être sorti de l' enfance pour s' émouvoir à la vue d' un vieux mur ? L' amour du passé est inné chez l' homme. Le passé émeut à l' envi le petit enfant et l' aïeule ; il n' en faut pour preuve que les contes de ma mère l' oie, les contes du temps que Berthe filait, les fables du temps que les bêtes parlaient. Et si l' on cherche pourquoi toutes les imaginations humaines, fraîches ou flétries, tristes ou joyeuses, se tournent vers le passé, curieuses d' y pénétrer, on trouvera sans doute que le passé c' est notre seule promenade et le seul lieu où nous puissions échapper à nos ennuis quotidiens, à nos misères, à nous-mêmes. Le présent est aride et trouble, l' avenir est caché.
Toute la richesse, toute la splendeur, toute la grâce du monde est dans le passé. Et cela, les enfants le savent aussi bien que les vieillards.
Voilà pourquoi sans doute, dès ma plus tendre jeunesse, j' entendais avec émotion les pierres de ma ville parler du temps jadis. Hélas ! Les vieilles pierres ont fait place à des pierres neuves qui seront vieilles à leur tour. Et, sans doute, elles paraîtront touchantes alors aux âmes rêveuses. p. 44
Je n’ai jamais pu m’accoutumer au système abêtissant des récompenses et des punitions qui abaisse les caractères et fausse les jugements. J’ai toujours considéré que créer l’émulation, c’est exciter les enfants les uns contre les autres.
Je ne retrouvais plus en Justine cette ardeur destructive qui s’était exercée, dans les premiers temps de sa condition, sur la vaisselle confiée à ses soins et les bronzes offerts au docteur Nozière par ses malades guéris et reconnaissants. La cuisine retentissait moins souvent du bruit des assiettes écroulées, et des cris frénétiques de la jeune servante hachant le bout de ses doigts avec le bœuf bouilli. Les feux de cheminée et les inondations devenaient plus rares : les lustres ne tombaient plus d’eux-mêmes et spontanément sur les planchers, et, si mon père la disait encore féconde en catastrophes, s’il dénonçait le génie sivaïte de cette simple créature, s’il l’accusait de troubler sans cesse le repos nécessaire à l’homme d’études, c’était qu’incapable, ainsi que la plupart des hommes, de réformer ses jugements sur de nouvelles expériences, il s’en tenait aux opinions acquises et aux idées préconçues. Ma mère, plus juste et mieux avisée, reconnaissait qu’au chaos des premiers jours succédaient, en cette intelligence servile, les premiers linéaments de l’ordre et les premiers accords de l’harmonie.
Je n’ai jamais pu m’accoutumer au système abêtissant des récompenses et des punitions qui abaisse les caractères et fausse les jugements. J’ai toujours considéré que créer l’émulation, c’est exciter les enfants les uns contre les autres ;
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Je n’étais pas moins intelligent que mes condisciples, j’étais peut-être plus intelligent que quelques-uns d’entre eux, mais mon intelligence était d’un tout autre ordre. Je comprenais certaines choses avec une force et une profondeur singulières pour mon âge tandis que d’autres choses, qui passaient pour faciles, ne pouvaient m’entrer dans l’esprit.
Ces inégalités ne se compensaient pas. Enfin, j’ai toujours été doux, mais d’une douceur farouche, et, dès l’enfance, avide de solitude. La pensée d’une allée dans un bois, d’un ruisseau dans un pré me jetait sur mon banc dans des transports de désirs, d’amour et de regrets qui allaient jusqu’au désespoir.
Mais, dis-moi, Pierre, pourquoi n'as-tu pas consulté tes parents avant de faire l'aumône ? Il n'y a rien de plus difficile que de donner. Et j'avoue que cette question de la charité privée me trouble beaucoup. C'est bien de la témérité de ta part, Pierre, d'avoir cru, à ton âge, pouvoir faire seul, sans conseils, ce qui exige beaucoup d'expérience et de réflexion. Mon ami, M. Amédée Hennequin, condamne la charité privée et la charité publique, et pourtant c'est une âme tendre. Il est communiste et assure qu'on n'arrivera à rien en fait d'assistance sans une révolution sociale. Je suis tenté de croire qu'une révolution sociale ne suffirait pas et qu'il faudrait une révolution morale....