Il y a certains livres dont on ouvre les portes pour ne plus les quitter,
La fiancée des corbeaux est un sésame, l' accés à un bonheur empreint de sagesse tissé de mots simples qui touchent, ceux de
René Frégni, ceux d' un homme sans doute blessé dans le passé, emprisonné jadis qui a su s'évader en imagination pour survivre puis écrire pour vivre et en vivre. La prose très imagée de cet écrivain qui "adore les premiers feux de l'automne. Les danseurs rouges des flammes, courts, nerveux, les longs danseurs bleus de la fumée." lui a valu de nombreux prix ( Dans les chemins noirs prix populiste 1989, Les nuits d'Alice prix spécial du jury du Levant 1992,
Elle danse dans le noir prix
Paul Léautaud 1998,
On ne s'endort jamais seul prix Antigone 2001,
Tu tomberas avec la nuit prix Nice Baie des Anges 2008, prix Monte Cristo).
Ce livre est un journal écrit en huit-neuf mois, enfantement, enchantement sur les territoires bleus des lavandes de Valensole, bain de fraicheur dans une fontaine de jouvence.
Rien d' hitchcockien dans ces corbeaux qui planent au dessus d'Isabelle, l'institutrice, radieuse, gracieuse au coeur d'un paysage de cristal. A moins que son rire clair ne soit une musique ensorcelante comme celle du joueur de flute des contes de Grimm. Elle est là, avec sa mystérieuse douceur de femme qui file à travers champs et le ciel s'éclaircit car elle tient les oiseaux sous son charme.
Amitié, tendresse, rien de bien érotique, mais un lien qui s'affirme de page en page autour du père Félix dit Lili dont
René Frégni travaille les terres, Lili dont il s'occuppe, Lili qui "a oublié son visage et son nom" et dont les "yeux verts" sont " semblables aux cloches de bronze des vieilles abbayes".
Paix toute campagnarde qui trace une ligne de démarcation avec la ville et avec l'avant.
La ville, c'est Manosque, l'immeuble où l'auteur habite. Manosque, où, voyeur, chaque jour, il assiste au spectacle impudique de ses trois voisins nus dans leur salle de bains. Corps sensuels des filles qui virevoltent, face au miroir, et le bombardent toutes les trente secondes d'une pensée sexuelle. Intimité de l'homme tatoué d'en face, corps sans visage vu à travers une meutrière.
La ville c'est Marseille. La prison des Baumettes et ses ateliers d'écriture pour "apporter quelques mots à des hommes oubliés dans les coins sombres". Et Tony,un ex taulard, 27 ans de "ratière", un brigand aux mains d'assassin sans doute, mais un ami au fil du temps qui se livre pour qu'il l'aide à mettre en place ses mémoires en bon français. Et ses propres souvenirs du temps où enfant dans les quartiers sensibles il se battait comme un chiffonier. Et les jeunes qui ressemblent à ce qu'il a été, des jeunes qu'il visite dans les écoles pour leur parler d'eux.
La ville c'est Montpellier où vit sa fille étudiante, une fille qui partage le lit d'un homme, celle qui n'est plus qu'une fille pour un père aimant.
L'avant, on le devine, un métier d'infirmier psychiatrique dur de dur et un juge acharné dur de dur aussi.
Et puis il y a les mots, ceux de la solitude, ceux des lectures, aimés, vivants et les siens en miroir simples, beaux, purs qui transportent comme cette fiancée des corbeaux, cette femme qui ne le fera jamais souffrir et que nous aimerions connaitre et avoir pour amie. Et lui aussi, tant qu'on y est ce René, on aimerait le connaitre et savourer ses oreillettes dans sa cuisine sans chichis.
Une belle leçon de vie, de reconstruction sur la voie de la sagesse intérieure.
A lire et à relire sans restrictions!