En Angleterre, les acteurs écrivent aussi bien qu'ils jouent la comédie... Ce n'est pas Stephen Fry, aussi efficace à l'écran que la plume à la main, qui fera taire la rumeur. Dans L'Hippopotame, son second roman (après Mensonges, mensonges... > voir plus
Après avoir fait un scandale à la représentation d'une pièce à laquelle il était convié en tant que critique, Ted Wallace se fait virer du journal pour lequel il travaille. Poète raté, il décrit son quotidien avec un cynisme glacé et un humour tordant. À ce quotidien vient un jour s'ajouter Jane, sa filleule, qu'il n'a pas vue depuis son baptême il y a une vingtaine d'années et qui lui annonce que les médecins lui ont diagnostiqué une leucémie. D'après eux, elle n'en a plus pour très longtemps. Il se voit alors affublé d'une mission : en échange de cent mille livres, Jane lui demande d'aller enquêter chez Michael Logan, son oncle, avec pour seule explication ceci : elle croit avoir été « sauvée ». À peine arrivé au château des Logan, le décalage est net et puissant. Ted, familier, grossier et ironique de bout en bout face à ces bourgeois qui aiment le luxe à l'extrême… Un délice. [...]
Je ressentais la même sensation qui t’envahit lorsque tu te relèves la nuit pour chercher l’origine mystérieuse d’un bruit qui t’empêche de dormir. Tu restes sur les marches de l’escalier, le cœur battant et la bouche entrouverte. Tu fais le tour des explications les plus évidentes : une branche de vigne vierge frottant contre un carreau ; ton chien, ta femme ou ton gamin effectuant une razzia sur le garde-manger ; les lames du plancher se dilatant sous l’effet du chauffage qui a redémarré. Aucune de ces hypothèses ne correspondant au bruit, tu te mets à envisager une série de causes moins banales : une souris se débattant dans les affres de l’agonie ; une chauve-souris égarée dans la cuisine ; un jouet mécanique d’enfant qui s’est remis en route ; le chat marchant par mégarde (ou exprès) sur la commande du magnétoscope et actionnant le rembobinage d’une cassette. Mais aucune de ces explications ne s’applique à ce bruit particulier. Alors… si tu es comme moi, tu remontes dare-dare l’escalier, tu plonges sous ta couette et enfouis ta tête sous l’oreiller, préférant ne rien savoir.
— Ce que je veux dire, coupa Oncle T, c’est qu’autrefois, pour tout ce qui concernait notre âme, on avait recours au latin et c’était le prêtre, ou le curé, qui se chargeait de la soigner. Maintenant, dans notre époque de technocrates, nous disons psyché au lieu d’âme et thérapeutes au lieu de prêtres. Le grec est devenu le langage de la science. Remarquez, avec ces conneries de New Age, on en revient aux termes anglo-saxons et le monde y va de son petit couplet sur la « guérison ». Mais c’est le même processus. Saint, sain de corps ou d’esprit, en bonne santé, cure, thérapie, guérison.
— Vous ne voyez vraiment aucune différence, monsieur Wallace ? demanda l’évêque. Vous ne percevez pas qu’il existe différentes sortes de « mauvaise santé » ?
— Différentes sortes de « mauvaise sainteté », vous voulez dire ? Eh bien, si je me casse la jambe, je vais voir mon vieil ami le Dr Posner, mais si c’est mon cœur qui est brisé, je vais voir mon vieil ami le Dr Macallan.
— Le Dr Macallan ?
— Ted parle d’une marque de whisky, expliqua ta mère tout en lui lançant un regard au vitriol style « ferme ta gueule et laisse tomber ! ».
Malgré les manifestations évidentes de vie autour de moi – les oiseaux déjà mentionnés plus haut, la frénésie végétale perceptible dans chaque massif, buisson et arbre –, je fus frappé par une impression de vide absolu. Londres, en revanche, Londres à quatre heures et demie du matin, pète de vie, tout simplement. Le boucan des fourgonnettes de la presse fonçant dans les rues désertes, le gazouillis de mictions de clodos, le martèlement des talons aiguilles bon marché sur les pavés, le tintamarre d’un taxi solitaire, et, dans les squares et sur les avenues, le chant des merles et des moineaux dépassant de plusieurs décibels celui de leurs homologues ruraux, tous ces sons se trouvent dotés d’une qualité spéciale et amplifiés par ce que les grandes villes ont en commun : l’acoustique. Tout résonne en ville.
— Écoute-moi bien, vieux pote. La nature, c’est ce foutoir dans lequel nous sommes nés. Très joli, certes. Mais ce n’est pas de l’art.
— « La beauté est la vérité. La vérité, beauté – c’est tout ce que nous pouvons savoir sur terre, et c’est tout ce que nous avons besoin de savoir. »
— Ou-oui. Mais si tu t’imagines que la beauté existe seulement là dehors, je t’avertis que tu te prépares une jeunesse de merde. N’imagine pas que la chélidoine, la reine-des-prés, la renoncule et la pervenche soient la seule voie menant à la vérité, à la beauté et à la sérénité védique. Si John Clare a pu déambuler de son pas de clown allumé dans des combes et des vallons, c’est parce qu’il y avait des combes et des vallons où déambuler. De nos jours on a des villes, des banlieues et des entrepôts. On a la télévision et les drainages lymphatiques aux algues tièdes.
— Nous sommes censés écrire des poèmes sur ces choses-là, alors ?
Remarque bien le « nous », chère Jane ! Moi j’ai dû attendre d’avoir trente-huit ans avant d’oser inscrire « poète » sur mon passeport et oser confesser que j’étais membre du genus irritabile vatum.
— Nous ne sommes pas censés écrire sur quoi que ce soit.
— Shelley dit que les poètes sont les législateurs officieux du monde.
— D’accord, mais je te garantis qu’il aurait eu l’air d’un crétin puissance dix si tout le monde l’avait pris au mot.
J’ai bien dû rester planté là, debout devant ces bouteilles de whisky, pendant une heure. Derrière tous ces goulots alignés, un rai de lumière a pâli et l’air s’est empli de chants d’oiseaux. Impossible de retenir mes larmes. Des larmes exubérantes, des larmes de frustration, de chagrin, de colère, de déprime, de culpabilité… Je ne sais pas trop quelle sorte de larmes c’était. Des larmes, tout simplement. Sans raison.