ISBN : 2070386937
Éditeur : Editions Gallimard
(2009)
Note moyenne : 3.55/5 (sur 11 notes)
Les trésors de la mer Rouge2Ajouter à mes livres
" Les trésors que j'ai ramenés de là-bas sont immatériels et, lorsque la plume ne s'en saisit pas, ils disparaissent à jamais. Le romancier que je suis, amoureux de ces diamants éphémères, parfois très purs, parfoi... > voir plus
Initialement écrits pour une série de reportages pour France-Soir en 1970, Les trésors de la mer Rouge est publié le 22 décembre 1971 aux éditions Gallimard. L'introduction ci-dessus, premières lignes du texte, résument parfaitement le contenu de ce texte, fait de multiples récits notés par l'écrivain, journaliste et ancien militaire Romain Gary lors d'un voyage en moto autour de la mer Rouge. Il commence à Djibouti, un pays de néant qui voit survivre les derniers signes de l'Empire colonial français qui se dissout de plus en plus, pour continuer ensuite au Yemen. Il y rencontre des militaires français damnés par la solitude de la fin de l'empire colonial, des prostituées parcheminées dont la vie s'échange contre un troupeau de chameau, des têtes brûlées, des bédouins ivres de kat et de kalachnikov, des femmes perles...
Les trésors que Romain Gary a ramené de son voyage à Djibouti, en Somalie et au Yemen, ce sont des rencontres et "les manifestations soudaines et émouvantes de l'âme humaine." Rencontres à Djibouti de militaires ayant vécu la défaite de l'empire colonial français à Dien Bien Phu et en Algérie. Rencontre d'une prostituée dont le corps porte le tatouage des noms des hommes qui l'ont utilisée. Rencontre du portrait de Mao, portrait apporté de Paris, par un "assistant technique", jeune instituteur qui "essaie de sortir les enfants du néant". Rencontres.... Rencontres.... jusqu'à celle d'une petite fille dans les yeux de laquelle il voit "toute l'histoire de l'Arabie, tout ce qui demeure vivant et invincible, là où la mort et le temps croient avoir fait leur œuvre d'oubli". Mais avant tout, Romain Gary se rencontre lui-même. Lire la suite sur
"Ce ne sont ni les trésors engloutis qui dorment au sein des grands fonds sous-marins que je suis allé chercher pour vous sur ces eaux que l'art des conteurs arabes a peuplé de fabuleuses histoires. Ni les perles que l'on n'y pêche plus guère, ni les rubis, émeraudes et diamants que l'eunuque Murad a jetés dit-on, dans la mer Rouge par l'ordre de son maître Ibn Séoud, afin qu'ils rejoignent dans l'inaccessible le fils préféré du dernier conquérant d'Arabie des temps modernes. Ni l'or clandestin transporté par les boutres aux mâts obliques vers les coffres des trafiquants indiens... Les trésors que j'ai ramenés de là-bas sont immatériels et, lorsque la plume ne s'en saisit pas, ils disparaissent à jamais. Le romancier que je suis, amoureux de ces diamants éphémères, parfois très purs, parfois noirs, mais toujours uniques et bouleversants dans leur mystérieux éclat, est parti à leur recherche vers cette mine de richesse et de pauvreté inépuisable que l'on appelait jadis l'âme humaine - je dis "jadis", car le mot est passé de mode, avec son écho d'au-delà. "
Je n'ai pas le temps de dire un mot que déjà elle est nue, assise sur le bord du lit de camp, les jambes ouvertes sur un sexe d'une noirceur qui fait pâlir la nuit...
Je demeure coi, saisi de stupeur : tout ce corps à soldat est couvert de signatures. Je dis bien de signatures : des hommes ont fait tatouer leurs noms sur cette véritable pierre tombale sous laquelle reposent les rêves des hommes sans amour. Des noms, des dates, comme sur un lieu de passage. Je lis sur le sein : légionnaire Strauss, 1965 ; caporal Bianchi, 1967... Au-dessus du sexe : Kriloff, roi des b...
Vous essayez de sauver, de changer, de tirer les ténèbres. Vous êtes gauchiste, vous détestez l'armée, la bourgeoisie, et vous avez hautement gagné ce droit, parce que vous vous êtes mis en règle avec vos idées, avec vous-mêmes. Alors, je vous l'ai écrit dans ma lettre : si vous devez nous fiche en l'air, je suis de tout coeur avec vous, parce que je sais, j'ai vu ce que vous voulez, je suis de tout coeur d'accord avec vous, même si le monde que vous voulez bâtir, ne peut l'être que sur mon dos.
Vous me direz : nous avons déjà entendu cette chanson. Que le colonialisme ait été un échec, pour le constater, il suffit de parcourir l'Afrique indépendante : tout ce qui ici n'arrive pas à naître, à reconstruire, c'est notre œuvre. Si le colonialisme avait été une entreprise digne de la civilisation, il n'y aurait pas eu en Afrique, aujourd'hui, cet effort désespéré de bâtir sur des fondements qui ne furent jamais posés.
J'ai erré ainsi pendant trois jours aux abords du Royaume du néant, d'où montait vers moi, aux approches du couchant, une marée mauve, rose et or, et je ne saurai jamais si cette houle de sable qui semblait esquisser vers le ciel des envols aussitôt frappés d'interdit, avait vraiment cette couleur rouge brique ou si c'était le soleil qui mourrait ainsi.