ISBN : 274279297X
Éditeur : Actes Sud (2010)


Note moyenne : 3.89/5 (sur 210 notes) Ajouter à mes livres
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Au coeur de la tempête qui dévaste la Nouvelle-Orléans, dans un saisissant décor d'apocalypse, quelques personnages affrontent la fureur des éléments, mais aussi leur propre nuit intérieure. Un saisissant choral romanesque qui résonne comme le... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par caro64, le 10 septembre 2010

    caro64
    Voici ma première lecture de cette rentrée littéraire 2010, un vrai coup de cœur ! Un roman que je n'ai pas pu lâcher avant de l'avoir terminé.
    Laurent Gaudé nous entraîne dans l'enfer de l'Ouragan Katrina (sans jamais le citer), qui dévasta la Louisiane en 2005. Il retrace l'enchaînement des événements avant, pendant et après la catastrophe, à travers la parole intime de plusieurs personnages bouleversants, redonnant corps à ceux qui sont restés, enracinés à leur terre, parfois au prix de leur vie. Je ne vous en dis pas plus… j'y reviendrai plus tard.
    J'avais adoré Sous Le soleil des Scorta et La mort du Roi Tsongor, il en va de même de ce dernier roman. J'ai retrouvé la très belle écriture de Laurent Gaudé...
    Un livre infiniment , terriblement, magnifiquement humain. Un roman parfaitement accompli !
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    Critique de qualité ? (20 votes positifs)
    • Livres 3.00/5
    Par Seraphita, le 07 décembre 2010

    Seraphita
    2005, Nouvelle-Orléans. L'Ouragan Katrina menace. Josephine Linc. Steelson ne s'y trompe pas : ouvrant sa fenêtre un matin, elle s'écrie « ça sent la chienne ». Ce même matin, Keanu s'éveille d'une longue errance : il a quitté son travail sur une plate-forme pétrolière qui le rendait fou. Sentant l'Ouragan se lever, il décide de partir l'affronter afin de ne pas laisser seule la femme qu'il a toujours aimée, Rose, restée à la Nouvelle-Orléans. L'Ouragan les laissera-t-il indemnes ?
    Je connaissais déjà Laurent Gaudé, notamment à travers « La mort du Roi Tsongor » ou « La porte des enfers » que j'avais particulièrement aimés. le présent roman est ancré dans un événement réel : en 2005, l'Ouragan Katrina, l'un des plus puissants à avoir frappé les Etats-Unis, a sévi dans la région de la Louisiane et la Nouvelle-Orléans, faisant un peu plus de 1800 victimes. C'est sur ce cataclysme climatique que s'appuie Laurent Gaudé. Il le dépeint en arrière fond d'une intrigue véritablement humaine, mettant aux prises des hommes et des femmes, pour la plupart noirs, confrontés directement à l'Ouragan et dont aucun ne ressort à proprement parler indemne.
    L'auteur s'attache à plusieurs personnages ou groupes de personnes dont il isole les actions dans de courts paragraphes séparés. A la lecture de chaque nouveau paragraphe, le lecteur se demande à quel personnage s'attache Laurent Gaudé. Au bout de quelques lignes, il obtient une réponse, mais les premières lignes maintiennent l'énigme autour de l'identité du personnage.
    Dans cette galerie de portraits, il y a tout d'abord Keanu et Rose, deux victimes de l'existence qui unissent leurs forces pour faire face à l'adversité et tisser ainsi une belle histoire d'amour. Au cœur de leur relation, il y a le « petit négrillon », l'enfant, Byron. Un groupe de prisonniers est également décrit, qu'on laisse croupir dans la prison, alors que les chiens sont évacués. Mais les laissés-pour-compte n'ont pas dit leur dernier mot. Il y a aussi la figure terrifiante, raciste et haineuse du prêtre qui s'efforce de maintenir une foi de surface. En filigrane, inaugurant puis refermant l'ouvrage, il y a Josephine Linc. Steelson, « négresse depuis presque cent ans » (p. 11), qui pleure son mari et ses deux enfants.
    Laurent Gaudé dépeint la condition des populations en marge de la société, qu'on oublie dans ces grands cataclysmes et qui subissent de plein fouet la violence des éléments. C'est une population en majorité noire et pauvre. L'auteur leur redonne la parole et loue leur courage.
    Il s'est beaucoup documenté pour écrire « Ouragan ». le temps du cataclysme en tant que tel est décrit brièvement ; c'est surtout l'après cataclysme qui est évoqué, notamment avec les inondations et l'invasion des alligators qui occasionnent de multiples dégâts. Les descriptions sont superbes, certaines phrases peuvent être assez longues, mêlant la voix de plusieurs personnages.
    Sur fond d'Ouragan climatique, l'auteur dépeint un véritable Ouragan humain, explorant les diverses facettes de la violence et des tourments humains. Une œuvre courte qui vaut la découverte et la lecture.
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    Critique de qualité ? (4 votes positifs)
    • Livres 4.00/5
    Par zazy, le 16 juillet 2011

    zazy
    Ainsi commence le roman : Moi, Joséphine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit : « ça sent la chienne »…..
    Joséphine sent l'arrivée de Katarina qui dévastera La Nouvelle-Orléans.
    L'Ouragan frappe de plus en plus fort jusqu'à ce que les digues cèdent. Inexorablement l'eau monte…. Une poignée de prisonniers, abandonnés dans leurs cellules, se font la belle pour éviter la noyade, et ivres de la liberté retrouvée, vont abattre deux policiers. Un Révérend anglican, visiteur à la prison des précédents « entend » la voix de Dieu lui demandant de sauver ces pauvres gens, puis, la démence arrive et il est convaincu qu'il doit tuer !!!! Rose, négresse accablée par le sort, s'enferme dans sa maison avec son fils Byron, « le fils de personne, sa vie d'amour raté », qui n'est à personne. La seule couleur rose de sa vie sera le retour de Keanu Burns, son unique amour qui l'a quittée brutalement.
    Et l'eau monte, monte, le vent souffle, la ville se retrouve dans le noir. La peur et la folie s‘emparent de chacun, des vies sont fauchées. Tout explose, c'est l'apocalypse dans tous les sens du terme. Les alligators arrivent dans la ville. Les habitants de la Nouvelle-Orléans sont livrés à eux-mêmes et abandonnés des autorités.
    L'écriture de Gaudé suit ce crescendo et l'on finit ce livre en haletant. Il nous donne plus à sentir la peur de tous ces naufragés, les odeurs du cloaque, des bayous… que des images de fin de monde.
    Gaudé donne à chacun de ses narrateurs un vocabulaire et un phrasé différent et celui de Joséphine, chargés de son histoire et de sa sagesse de centenaire, est un point de « repos » entre les autres. Tous ces personnages vont se croiser à un moment ou l'autre pour le meilleur ou pour le pire.
    C'est le premier « livre-catastrophe » que je lis et j'ai aimé l'écriture de Gaudé que j'avais rencontré avec « Le soleil des Scorta ».
    C'est un livre très fort, à la fois violent et superbe que je vous recommande de lire.
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    • Livres 4.00/5
    Par claracambry, le 18 août 2010

    claracambry
    J'ai eu du mal à rentrer dans ce livre où Laurent Gaudé nous fait découvrir par fragments chacun des personnages tout en suivant la progression du cyclone.
    Mais, une fois plongée dans ce livre, j'ai suivi chacun des protagonistes. Josephine Linc. Steelson, forte personnalité, qui aime rappeler qu'elle est une vieille "négresse" n'est pas sans rappeler Zola Jackson de Gilles Leroy. Rose qui a du mal à aimer son petit garçon et qui peine dans la vie. Kenau Burns fuyant l'enfer des plateformes pétrolières et voulant oublier ces dernières années. Un révérend qui dans le cyclone voit l'oeuvre de la main de Dieu et se croit chargé d'une mission divine. Des prisonniers, abandonnés dans leurs cellules, vont réussir à s'évader de la prison croyant accéder à une liberté.
    Tous ces personnages vont se se croiser car l'auteur nous parle du cyclone Katrina qui s'est abattu sur la Nouvelle-Orleans en 2005 mais sans jamais le nommer. Alors que la nature reprend ses droits sur les Hommes, le cyclone va modifier la vie de ces personnages. Certains y gagneront en tranquillité intérieure, survivront ou périront.
    Avec ce livre, Laurent Gaudé pointe les défaillances des missions de sauvetage et d'évacuation des habitants lors du cyclone Katrina.
    J'ai particulièrement aimé Josephine Linc. Steelson, qui à elle seule porte l'histoire de la population noire de la Nouvelle-Orléans.
    Un roman fort par l'écriture et ses personnages que j'ai pris plaisir à lire. Mais, durant toute ma lecture, j'ai eu à l'esprit le livre Zola Jackson de Gilles Leroy sur le même thème.
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    Critique de qualité ? (5 votes positifs)
    • Livres 5.00/5
    Par Annaelle, le 05 avril 2011

    Annaelle
    Je n'avais encore jamais rien lu de cet auteur jusqu'ici, ce qui m'a attiré ici, c'est La Nouvelle-Orléans d'abord, et puis, j'étais curieuse de voir quelle histoire pouvait sortir de cette catastrophe et des évènements honteux qui l'ont accompagnés.
    Je n'ai vraiment pas été déçue par cette lecture, et je vais très certainement découvrir les autres œuvres de l'auteur dès que je le pourrais !
    Ce livre aurait pu être une œuvre de science-fiction, on y découvre une ville (La Nouvelle-Orléans) dont les habitants sont dans l'attente, dans l'angoisse, puis cette même ville, dévastée après le passage de l'Ouragan (Katrina). Les difficultés que rencontrent les survivants dans cet endroit où il n'y a plus aucune loi que celle du plus fort et où les rues sont partagés entre les prisonniers évadés de prison et les fous qui profitent de l'occasion pour laisser libre court à leurs envies de faire couler le sang.
    Seulement voilà, même si c'est un roman peuplé de personnages fictifs, on sait tous que tout cela a vraiment eus lieu, et ça n'en rend le récit que plus intense et touchant.
    Les personnages sont tous très bons, on passe des uns aux autres (sans jamais s'y perdre d'ailleurs, en un mot ou deux, l'auteur nous permet tout de suite de savoir avec qui on est), il y a les durs, les fous, les fragiles, les détruits, ils sont –presque- tous aussi attachants. Malgré un grand nombre de personnages et peu de pages, on en sait beaucoup sur chacun et on a vite la sensation de les connaître, presque intimement, tellement ce qu'ils ressentent nous est intensément transmis.
    J'ai particulièrement aimé cette vielle noire de 100 ans qui se lève chaque matin à l'aube pour s'asseoir à l'avant du bus des blancs, parce que, comme elle le dit, elle veut à la fin de sa vie pouvoir mourir en sachant qu'elle a passé plus de temps à l'avant du bus, la tête haute, qu'à l'arrière, bafouée et humiliée. Son humour, sa philosophie, sa façon de continuer son petit bonhomme de chemin bien droit devant elle, de poursuivre son but coute que coute même quand tout s'écroule autour d'elle est très touchant.
    Ces personnages pourraient avoir toutes les couleurs (pour certains, on ne sait d'ailleurs pas s'ils sont noirs ou blancs), l'important est ce qu'ils vivent et surtout, ce que cet Ouragan va leur faire à eux, dans leur propre vie, et pas seulement matériellement, mais tout ce que parfois, il leur apporte aussi. le changement, l'espoir, la liberté, le retour à la réalité.
    Mais ce que pointe l'auteur aussi, c'est que ceux qui sont restés, ceux qu'on a laissé sur place, abandonnés à leur sort, ce sont les pauvres, les noirs pour la plupart (ou les prisonniers, ceux qui valent moins que les chiens qui eux ont été évacués…), ceux dont ont ne voulait déjà pas avant et depuis toujours… ça en dit long sur notre société et sur cette région des États-Unis…
    Le style de l'auteur est très agréable à lire, on passe sans arrêt (les chapitres sont souvent assez court) d'un personnage à un autre, et pourtant, le récit reste totalement fluide, il le fait de telle façon que ce n'est pas du tout gênant, et le fait de voir le déroulement de plusieurs points de vus le rend encore plus intéressant. Il nous conte ces vies blessés avec beaucoup de tendresse, voir même de poésie parfois. Il nous fait connaître ces personnes jusqu'au plus profond de leur âme, et ceux qui aurait pu de l'extérieur donner l'impression de n'avoir aucun intérêt, deviennent ces personnes touchantes que l'on a envie de voir vivre.
    Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé ce livre, l'histoire de ces hommes et de ces femmes est parfois drôle (par l'ironie de certains personnages), souvent émouvante (mais jamais larmoyante), difficile, et toujours captivante et très forte. le savant mélange de réalité et de fiction donne au livre une puissance parfaite.
    Seul regret : il est presque trop court (188 pages) tellement on s'y sent bien !
    Je vous recommande chaudement cette lecture !

    PS: J'aime beaucoup la couverture aussi!!

    Lien : http://l-imaginarium.forumactif.net/t680-ouragan-laurent-gaude?highl..
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Critiques du Magazine Littéraire



  • Critique de Aliette Armel pour le Magazine Littéraire

    Chaque livre de Laurent Gaudé confronte des êtres humains que rien ne préparait à cette épreuve à une traversée des enfers : face au chaos du monde, ils se révèlent à eux-mêmes, dans l'affirmation de leur fière lib... > lire la suite

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Citations et extraits

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  • Par Rouska, le 01 février 2012

    Moi, Josephine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sais que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j'ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance, de la noblesse à savoir qu'un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même le vague souvenir d'une petite existence.
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  • Par Rouska, le 01 février 2012

    Heureux sont ceux qui ont la force de fuir.
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  • Par liliba, le 05 novembre 2010

    Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j'ai ouvert la fenêtre ce matin, à l'heure où les autres dorment encore, j'ai humé l'air et j'ai dit : "Ça sent la chienne." Dieu sait que j'en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j'ai dit, elle dépasse toutes les autres, c'est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d'eau à l'approche du train. C'était bien avant qu'ils n'en parlent à la télévision, bien avant que les culs blancs ne s'agitent et ne nous disent à nous, vieilles négresses fatiguées, comment nous devions agir. Alors j'ai fait une vilaine moue avec ma bouche fripée de ne plus avoir embrassé personne depuis longtemps, j'ai regretté que Marley m'ait laissée veuve sans quoi je lui aurais dit de nous servir deux verres de liqueur - tout matin que nous soyons - pour profiter de nos derniers instants avant qu'elle ne soit sur nous. J'ai pensé à mes enfants morts avant moi et je me suis demandé, comme mille fois auparavant, pourquoi le Seigneur ne se lassait pas de me voir traîner ainsi ma carcasse d'un matin à l'autre. J'ai fermé les deux derniers boutons de ma robe et j'ai commencé ma journée, semblable à toutes les autres. Je suis descendue de ma chambre avec lenteur parce que mes foutues jambes sont aussi raides que du vieux bois, je suis sortie sur le perron et j'ai marché jusqu'à l'arrêt du bus. Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, je prends le bus tous les matins et il faudrait une fièvre des marais, une de celles qui vous tordent le ventre et vous font suer jusque dans les plis des fesses, pour m'empêcher de le faire. Je monte d'abord dans celui qui va jusqu'à Canal Street, le bus miteux qui traverse le Lower Ninth Ward, ce quartier où nous nous entassons depuis tant d'années dans des maisons construites avec quatre planches de bois, je monte dans ce bus de rouille et de misère, parce que c'est le seul qui prenne les nègres que nous sommes aux mains usées et au regard fatigué pour les emmener au centre-ville, je monte dans ce bus dont la boîte de vitesses fait un bruit de casserole mais j'en descends le plus vite possible, six stations plus loin. Je pourrais aller jusqu'à Canal Street mais je ne veux pas traverser les beaux quartiers dans ce taudis-là. Je descends dès que les petites baraques du Lower Ninth laissent place aux maisons à deux étages du centre, avec balcon et jardin, je m'arrête et j'attends l'autre bus, celui des rupins. C'est pour être dans celui-là que je me lève le matin. C'est dans celui-là que je veux faire le tour de la ville, un bus de Blancs qui me dévisagent quand je monte parce qu'ils voient tout de suite que je suis du Lower Ninth, c'est celui-là que je veux et si je me lève si tôt, c'est que je veux qu'il soit bondé parce que, lorsque je monte, cela me plaît d'avoir devant moi, en une double rangée un peu blafarde, tous ceux qui vont s'épuiser au travail. Je m'assois. Et je le fais toujours avec un sourire d'aise, n'en déplaise aux jeunes qui me regardent en se demandant quel besoin a une vieille carne dans mon genre de prendre le bus si tôt, encore qu'il n'en soit pas tant que ça à se demander ce genre de choses car la plupart s'en foutent, comme ils se foutent de tout. Je le fais parce que j'ai gagné le droit de le faire et que je veux mourir en ayant passé plus de jours à l'avant des bus qu'à l'arrière, tête basse, comme un animal honteux. Je le fais et c'est encore meilleur lorsque je tombe sur des vieux Blancs. Alors là, oui, je prends tout mon temps. Car je sais que, même s'ils font mine de rien, ils ne peuvent s'empêcher de penser qu'il fut un temps, pas si lointain, où mon odeur de négresse ne pouvait pas les importuner si tôt le matin, et j'y pense moi aussi - si bien que nous sommes unis, d'une pensée commune, même si chacun fait bien attention de ne rien laisser paraître, nous sommes unis, ou plutôt face à face - et je gagne, chaque fois. Je m'assois le plus près de là où ils sont, en posant mes fesses sur un morceau de leur veste si possible pour qu'ils soient obligés de tirer dessus et que leur mécontentement croisse encore. Jamais aucun de ces vieux Blancs ne m'a laissé sa place lorsqu'il est arrivé que le bus soit plein. Une fois seulement, alors que j'avançais dans la travée centrale, un homme m'a souri, s'est déplacé pour aller côté fenêtre et m'a fait signe de m'installer à côté de lui, sur la place qu'il libérait. "Tu n'as pas peur des vieilles vaches noires, fils ?" j'ai lancé, pour rire. Il m'a répondu en souriant : "Nous nous sommes battus pour cela." C'est depuis ce jour que lorsque j'ai besoin d'un clou, ou d'une ampoule - ce qui n'arrive pas si souvent -, je traverse la ville pour aller chez Roston and Sons, le quincaillier. Car ce jeune blanc-bec est le cadet du vieux Roston et je me fous que le clou soit plus cher qu'ailleurs, j'y vais au nom des vieilles luttes et du goût savoureux de la victoire. Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, je dois être une bien grande pécheresse car, je l'avoue franchement, je ne me lasse pas d'avoir gagné. Je fais le tour de la ville en bus chaque matin et c'est comme de faire la tournée de mon empire. Les chauffeurs, je les connais. Ils m'aiment bien et me saluent avec politesse. Ce jour-là, donc, comme tous les autres depuis si longtemps, je suis montée dans le premier bus. Il y avait une place au premier rang à la droite du chauffeur et je m'y suis mise. "Une belle journée qui s'annonce, hein, miss Steelson ?..." a-t-il lancé. Et comme je n'aime pas parler pour ne rien dire, comme l'avis des autres m'importe peu, j'ai répondu, en articulant bien pour que tous les gens assis derrière entendent, j'ai répondu : "Ne crois pas ça, fils. Le vent s'est levé à l'autre bout du monde et celle qui arrive est une sacrée chienne qui fera tinter nos os de nègres..."
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  • Par Chrys, le 04 novembre 2010

    P 151
    "Je suis Josephine Linc. Steelson. Je monte dans le bus avec l'Amérique tout autour de moi, sur mes épaules, dans mes cheveux et j'ai le regard dur. Personne n'a osé m'aider à monter parce que je suis altière. Une princesse nègre aux cheveux blancs qui quitte son pays sans trembler parce qu'elle sait qu'elle l'emporte avec elle. Et la Louisiane monte avec moi, les bayous, les jacinthes et leur odeur écœurante, le corps jamais retrouvé de Marley, les regards d'insulte dans le bus, l'ivresse de la victoire après des années de lutte et même le vent, tout monte, je ne laisse rien derrière moi. Je suis la Louisiane, les flots et l'ouragan, les hommes me laissent passer, bouche bée."
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  • Par litolff, le 11 octobre 2010

    Moi, Josephine Linc. Steelson, négresse depuis presque cent ans, j’ai ouvert la fenêtre ce matin, à l’heure où les autres dorment encore, j’ai humé l’air et j’ai dit : « Ça sent la chienne. » Dieu sait que j’en ai vu des petites et des vicieuses, mais celle-là, j’ai dit, elle dépasse toutes les autres, c’est une sacrée garce qui vient et les bayous vont bientôt se mettre à clapoter comme des flaques d’eau à l’approche du train.
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