L’interrogatoire (p. 54-55)
Après m’avoir fait signe de m’asseoir sur ma couchette, Suhren [le commandant du camp] s’assied sur mon tabou¬ret et redit que je dois répondre très sincèrement à toutes les questions qui me sont posées. Il n’ou¬vrira plus la bouche ensuite, visiblement très impressionné par les deux autres.
L’entretien commence par des questions sur mon arrestation, sur les raisons qui l’ont moti-vée, si j’ai à me plaindre d’interrogatoires de la Gestapo, du traitement dans la prison de Fresnes. Je tiens à préciser que je n’ai pas été personnellement torturée, seulement jetée à terre et rouée de coups de poing et de coups de pied, ce qui paraît beaucoup choquer l’officier qui prend des notes. J’évoque le terrible voyage, l’arrivée à Ravensbrück, le dépouillement complet les chiens, les coups, la terreur. Ensuite en essayant de suivre un ordre chronologique je décris la destruction progressive de ce qui constitue un être humain, de sa dignité, de sa relation avec les autres, de ses droits les plus élémentaires. Nous sommes des « Stucks », c’est-à-dire des morceaux; n’importe quelle surveillante et même les policières de camp, les chefs de baraque — détenues comme nous — peuvent impunément nous injurier, nous frapper, nous piétiner à terre, nous tuer, ça ne sera jamais qu’une vermine de moins. J’ai vu, j’ai subi cet écrasement, alors que déjà le corps n’en peut plus. La faim, le froid, le travail forcé sont certes des épreuves mais pas les pires.
Que comprennent mes visiteurs? Parfois l’un ou l’autre sursaute, m’interrompt pour que je précise un fait, surtout quand les mauvais traitements me concernent personnellement. Suhren réalise peut-être que cette détenue-là est encore capable de témoigner et même de juger. Si l’Allemagne nazie est vaincue, il y aura des res¬ponsables qui devront rendre compte. A moins de supprimer les survivants jusqu’au dernier? Est-ce que cette déposition est pour me tester? éprouver ma force d’accusation plus tard, si je sors de Ravensbrück?
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