Djeeb s’avança. Quittant le quai, il s’engagea sur les planches. Comme un début d’averse d’été venant tapoter à grosses gouttes l’engourdissement matinal, son pas résonna, lourd, et le conduisit jusqu’au bout du ponton. Il s’arrêta là, juste avant de tomber à l’eau.
Son cheveu en bataille, les cernes gris dans lesquels baignaient ses yeux et le boutonnage « en voleur » de son pourpoint froissé témoignaient tous ensemble de son réveil brutal. L’heure trop matinale pesait sur sa silhouette d’ordinaire mince et déliée. Considérant l’huile noire de l’eau à ses pieds, Djeeb s’abîma dans la morosité.
Il avait été chassé d’un lit chaud, accueillant, voluptueux, par un bref enchaînement de circonstances apparemment disjointes et sans malice. D’abord, la mâle sonorité d’une paire de bottes bien lourdes que l’on déchaussait et lançait au travers du séjour contigu. Leur propriétaire signalait sans doute ainsi son retour au bercail, sans égard pour le couple endormi dans la chambre. Plus par curiosité que par crainte, Djeeb avait abandonné le moelleux de l’oreiller et dressé la tête. Ce fut ensuite la femme à ses côtés, dont les baisers lui avaient été si doux les heures précédentes, qui s’était éveillée et soudain affolée, ne témoignant plus aucune complicité amoureuse à son partenaire de plaisirs. Arguant du retour impromptu d’un mari, dont elle avait semblé jusqu’ici bien vouloir oublier l’existence, elle avait enfin chassé Djeeb par la fenêtre, ses effets sous le bras.
Il avait alors manqué se rompre les membres ou le cou. La fenêtre s’ouvrait sur l’étroit canyon séparant les bâtiments à l’élévation typique de Port Rubia et de ses ambitions. Djeeb y avait dégringolé, rebondissant sur les entretoises de forts madriers qui contreventaient ces façades dressées l’une contre l’autre ; bénissant toutefois l’enchevêtrement de plus en plus dense qui avait freiné sa chute du haut de six étages. Il s’était retrouvé au sol, sévèrement meurtri dans son corps comme dans sa fierté, environné d’immondices jetées par les habitants des lieux depuis assez d’années pour que l’on parle de siècles. Cela grouillait, gargouillait et puait. Le temps de reprendre ses esprits, il avait également reçu son sac sur la tête, balancé lui aussi sans ménagement.
Était-il nécessaire de s’apitoyer ? Bientôt convaincu que non, il s’était relevé, avait passé son haut de chausses et son pourpoint en se cognant aux étais, puis avait ramassé son sac avant de s’extirper de la ruelle pour paraître enfin dans l’avenue grise de nuit.
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