ISBN : 2869593007
Éditeur : Arléa (1996)


Note moyenne : 3.5/5 (sur 2 notes) Ajouter à mes livres
Sans doute peut-on compter sur les doigts d'une main les "intuitions" comme celle de René Girard qui, en un siècle, déchirent et restructurent le ciel des idées. Pour l'auteur de La Violence et le sacré – plus proche des romanciers et des dramaturges que des philosophes... > voir plus
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Citations et extraits

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  • Par Piling, le 04 mai 2010

    Pour préparer son intervention, pour la rendre décisive, Jésus a besoin d'un peu de recueillement, il a besoin de gagner du temps, et il écrit dans la poussière avec son doigt. On se demande toujours ce qu'il a pu écrire. Cette question me paraît oiseuse. Il faut la laisser aux entichés de langage et d'écriture. Il ne faut pas toujours recommencer le moyen âge.
    Ce n'est pas dans le dessein d'écrire que Jésus se penche, c'est parce qu'il s'est penché qu'il écrit. Il s'est penché pour ne pas regarder ceux qui le défient du regard. Si Jésus renvoyait ce regard, la foule se sentirait à son tour défiée, c'est son propre regard, c'est son propre défi qu'elle croirait reconnaître dans les yeux de Jésus. L'affrontement mènerait tout droit à la violence, c'est-à-dire à la mort de la victime qu'il s'agit de sauver. Jésus évite jusqu'à l'ombre d'une provocation.
    Et enfin il parle : "Que celui qui se croit sans péché lui jette la première pierre !" Pourquoi la première pierre ? Parce qu'elle est seule décisive. Celui qui la jette n'a personne à imiter. Rien de plus facile que d'imiter un exemple déjà donné. Donner soi-même l'exemple est tout autre chose.
    La foule est mimétiquement mobilisée, mais il lui reste un dernier seuil à franchir, celui de la violence réelle. Si quelqu'un jetait la première pierre, aussitôt les pierres pleuvraient.
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  • Par Piling, le 04 mai 2010

    En attirant l'attention sur la première pierre, la parole de Jésus renforce cet obstacle ultime à la lapidation. Il donne aux meilleurs dans cette foule le temps d'entendre sa parole et de s'examiner eux-mêmes. S'il est réel, cet examen ne peut manquer de découvrir le rapport circulaire de la victime et du bourreau. Le scandale qu'incarne cette femme à leurs yeux, ces hommes le portent déjà en eux-mêmes, et c'est pour s'en débarrasser qu'ils le projettent sur elle, d;autant plus aisément, bien sûr, qu'elle est vraiment coupable.
    Pour lapider une victime de bon cœur, il faut se croire différent d'elle, et la convergence mimétique, je le rappelle, s'accompagne d'une illusion de divergence. C'est la convergence réelle combinée avec l'illusion de divergence qui déclenche ce que Jésus cherche à prévenir, le mécanisme du bouc émissaire.
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  • Par Piling, le 03 mai 2010

    Partout où le mythe voit dans le bouc émissaire "un vrai coupable", l'histoire de Joseph voit dans le bouc émissaire un innocent condamné à tort.

    Si vous gardez en tête ma lecture subversive d'Œdipe, qui reconnaît dans le mythe un système d'accusation faussement légitime, vous verrez sans peine que l'histoire de Joseph fait le contraire du mythe.De même que derrière le mythe il y a un mécanisme de bouc émissaire qui fonctionne à fond et que nous ne voyons pas, car nous prenons la culpabilité d'Œdipe à la lettre – comme vous l'avez fait vous-même –, derrière l'histoire de Joseph il doit y avoir, non pas le mythe d'Œdipe exactement, mais un mythe très analogue systématiquement remanié et contredit par le récit biblique. Cette contradiction systématique joue en faveur de l'accusé. Ce remaniement a une grande valeur sur le plan de l'interprétation du mythe, du rétablissement de la vérité violée par le mécanisme du bouc émissaire. L'histoire de Joseph est typiquement biblique au sens d'une rectification de ce qui est tordu au détriment de la victime.

    La dernière partie du texte confirme mon idée, en ceci qu'elle révèle explicitement le rôle primordial joué par la question du bouc émissaire. Devenu grand vizir d'Égypte, Joseph ravitaille ses frères affamés qui sont venus le solliciter et qui ne l'ont pas reconnu sous es beaux habits égyptiens. Pour les mettre à l'épreuve, pour voir si, une fois de plus, ils expulseront un de ses frères comme ils l'ont expulsé lui-même, Joseph s'arrange pour accuser faussement le plus jeune, Benjamin : il le retient prisonnier et donne à tous les aînés la permission de s'en aller. Ceux-ci décident tous de partir, à l'exception de Juda qui offre de se constituer prisonnier à la place de Benjamin.

    Le fait que le seul Juda ait refusé le système du bouc émissaire suffit à attendrir Joseph qui se fait reconnaître par ses frères et leur pardonne à tous.

    Quand les chrétiens aperçoivent en Joseph et surtout en Juda une figure du Christ, figura Christi, ils ne sont pas les nigauds que voient en eux nos demi-habiles de la critiques pseudo-scientifique. Il y a vraiment un rapport étroit entre l'attitude du Christ et le geste de Juda acceptant d'être bouc émissaire afin que son frère ne le soit pas.
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  • Par Piling, le 04 mai 2010

    La foule précède l'individu. Ne devient vraiment individu que celui qui, se détachant de la foule, échappe à l'unanimité violente. Tous ne sont pas capables d'autant d'initiative. Ceux qui en sont capables se détachent les premiers et, ce faisant, empêchent la lapidation.
    Cette imitation comporte une dimension authentiquement individuelle. La preuve, c'est le temps plus ou moins long qu'il requiert suivant les individus. La naissance de l'individu est naissance des temps individuels. Aussi longtemps qu'ils forment une foule,ces hommes se présentent tous ensembles et ils parlent tous ensemble pour dire exactement la même chose. La parole de Jésus dissout la foule. Les hommes s'en vont un à un, suivant la différence des temps qu'il faut à chacun pour entendre la Révélation.
    Comme la plupart des hommes passent leur vie à imiter, ils ne savent pas qu'ils imitent. Même les plus capables d'initiative n'en prennent presque jamais. Pour savoir de quoi un individu est capable, il faut une situation exceptionnelle, telle cette lapidation manquée.
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  • Par Piling, le 04 mai 2010

    Dans les Évangiles tout est imitation puisque, puisque le Christ lui-même se veut imitant et imité. À la différence des gourous modernes qui prétendent n'imiter personne… mais veulent se faire imiter à ce titre-à, le Christ dit : "Imitez-moi comme j'imite le Père."
    Les règles du royaume de Dieu ne sont pas du tout utopiques : si vous voulez mettre fin à la rivalité mimétique, abandonnez tout au rival. Vous étoufferez la rivalité dans l'œuf. Il ne s'agit pas d'un programme politique, c'est beaucoup plus simple et plus fondamental. Si autrui vous propose des exigences excessives, c'est qu'il est déjà dans la rivalité mimétique, il s'attend à ce que vous participiez à la surenchère. Donc, pour y couper court, le seul moyen, c'est de faire le contraire de ce que la surenchère réclame : payer au double la demande provocatrice. Si on veut que vous marchiez un kilomètre, faites-en deux ; si on vous frappe la joue gauche, tendez la droite. Le Royaume de Dieu n'est rien d'autre, mais cela ne veut pas dire qu'il soit d'accès facile…
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