" La paresse est jouissance de soi ou n'est pas. N'espérez pas quelle vous soit accordée par vos maîtres ou par leurs dieux. On y vient comme l'enfant par une naturelle inclination à chercher le plaisir et à tourner ce qui le contrari... > voir plus
Dans nos départements lainiers, on effiloche les chiffons souillés et à demi pourris, on en fait des draps dits de renaissance, qui durent ce que durent les promesses électorales; à Lyon, au lieu de laisser à la fibre soyeuse sa simplicité et sa souplesse naturelle, on la surcharge de sels minéraux qui, en lui ajoutant du poids, la rendent friable et de peu d'usage. Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'âge de la falsification, comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production.
Les Occidentaux n'ont pas souvent compris ce qu'étaient ces philosophies orientales. Le yoga, par exemple, n'est pas un système pour se maintenir en forme afin d'affronter , au physique comme au psychique, un nouveau cycle de production; le yoga est avant tout recherche d'union avec la divinité, qu'il faut entendre ici comme l'ordre du monde, un ordre où chacun a sa place, un ordre contraignant sans doute, mais au moins un ordre dans lequel le travail n'est pas une valeur. Les Occidentaux ne prennent que ce qui les intéresse, que ce qui ne les oblige pas à remettre en cause leur sainte trinité: Travail, Progrès, Croissance.
Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux milles lanières. Les prolétaires, abrutis par le dogme du travail, ne comprennent pas que le surtravail qu'ils se sont infligé pendant le temps de prétendue prospérité est la cause de leur misère présente.
La paresse est dénonciation des valeurs qui nous oppriment. Elle n'est pas rêverie, ou pas seulement. Elle n'est pas farniente, ou plutôt pas uniquement. Elle n'est pas inutilité, mais ne refuse pas l'inutilité, bien au contraire. Elle accepte le seul travail fondé sur l'utilité commune, en dehors de tout excès de consommation comme de production, non pas par volonté d'ascétisme, mais parce que le temps de l'amitié, de l'amour, de la discussion, de la découverte est bien trop précieux et ne peut souffrir d'être remis à plus tard ou réduit à néant par le temps de la production et de la consommation.
La route n'est pas si facile que l'exclusion d'un monde qui vous exclut de vous-même suffise à s'y retrouver. S'il en était ainsi, il n'est pas un chômeur qui ne devînt poète des temps futurs.
Le chômeur, le plus souvent, ne s'appartient pas, il continue d'appartenir au travail. Ce qui l'a détruit dans l'aliénation de l'usine et du bureau persiste à le ronger au-dehors comme la douleur d'un membre fantôme. Pas plus que l'exploiteur, l'exploité n'a guère la chance de se vouer sans réserve aux délices de la paresse.