iL a commencé par me faire de l'oeil à cause de son look un peu emprunté. L'objet, et puis son contenu, cité par
Jean Philippe Jaworski au détour d'une interview donnée à je ne sais plus trop qui...laquelle faisait mention du Rivage des Syrtes en des termes assez élogieux, je crois.
Le livre se nimbe d'une aura de mystère, se dissimule : entendez-par là que je me mets à ne plus écouter ce que quiconque pourrait en dire, pour ne plus laisser parvenir à mes oreilles que son nom, et laisser l'évocation venir.
Le rivage des syrtes.
Dès lors, il s'agit d'un livre qui attend son heure, que la sienne croise la votre. C'est à vous de donner le signal ! Ledit ouvrage acheté, je me suis emparé d'un couteau (le livre n'est pas massicoté, et je n'ai pas de coupe papier chez moi), et par une belle journée, je me suis retrouvé dans un jardin très calme, avec ce premier
Julien Gracq.
Le rivage des syrtes est un territoire éloigné, aux confins sudistes de l'état d'
Orsenna, évocation brumeuse d'une Italie appartenant probablement au XVIII ème, voire XIXème. Un état jadis puissant, assis sur son ancienne notoriété conquérante, qui perpétue son existence de grand fauve endormi à travers le corps civil et les institutions qui le décrivent.
Aldo, le jeune narrateur du récit qui, avec un style à l'autorité palpable, nous invite dès les premières pages à la découverte sensuelle comme intellectuelle d'
Orsenna, appartient à une famille de noble ascendance. Presque hautain, quoique superbe, le style agit à ce stade comme un repoussoir pour certains, ou révèle sa vertu hypnotique pour d'autres. Je fais partie des seconds ; en tant "qu'auteur" (ma régularité dans la pratique ne me dispense pas encore des guillemets) j'ai été proprement soufflé par cette entrée en matière. Il y a là, concentrés en deux pages, les affres d'un ennui affleurant pleinement à la conscience du narrateur, tandis qu'il convoque le souvenir, dans son quotidien, des quelques évènements qui le verront prendre la route des Syrtes. C'est déjà, en un rien de lignes, d'une richesse et d'une expressivité extraordinaires...
Des raisons qui feront, finalement, demander à Aldo d'être muté en service dans la région des Syrtes, la plus notable sera certainement l'ennui, donc, et le besoin de s'éloigner des cercles dorés qu'il fréquentait, ses études achevées, à la capitale ; il deviendra Observateur dans ces terres reculées, lesquelles font face, par delà les mers, aux côtes du Farghestan, un pays d'un lointain Orient ; trois cent ans en arrière, celui-ci connut, aux prises avec
Orsenna, un bref épisode de guerre où s'échangèrent, avant sommations, plusieurs faits d'armes maritimes. Depuis, malgré la pérpétuation de cette mémoire, un véritable status quo a, de fait, transformé la région des Syrtes en un désert, où rien ne semble pouvoir seulement advenir. La guerre, et l'ancien ennemi avec, sont eux mêmes devenus des lointains, sans forme ni consistance.
Lorsqu'Aldo débarque à l'Amirauté, la forteresse à flanc de rivage qui abrite les officiants de l'Etat, il se pénètre des habitudes locales, fait connaissance avec Marino, son supérieur... un homme qui semble, plus que tout autre, appartenir à ces lieux d'où s'élève un chant morne, celui de l'existence comme un préliminaire à l'oubli.
De l'autre côté, des terres inconnues, qui ne tardent pas, en un filet de voix éteintes, à attirer l'attention d'Aldo. le Farghestan.
Fidèle à la tradition, je préfère ne pas trop avancer plus avant. On a utilisé beaucoup de qualificatifs pour cette oeuvre : vous les retrouverez probablement en faisant des recherches dessus. Je ne peux dire qu'une chose ici : ce roman est une construction implacable, un arc tendu qui n'a plus qu'à décocher sa flèche. Il développe, durant ses trois cent vingt pages, des ambiances tout simplement sublimes, et des personnages qui le sont tout autant pour certains. Lisez, prenez le temps de vous y engluer, car ici pas de façades, de savant amménagements concédés à ceux qui pourraient se sentir d'humeur un peu pressée, pour le coup !
Assurément, je reviendrais sur
Julien Gracq pour ses autres écrits... au passage,
Le rivage des syrtes obtint le Goncourt en 1951, mais son auteur le refusa, dans la continuité de sa longue détestation du milieu littéraire, drapé dans une superbe dont on ne peut parler à la légère, tant le personnage semble complexe. Une chose me dit, toutefois, qu'elle n'a probablement rien d'emprunté.