Poète, romancier, auteur dramatique, mais encore sculpteur et dessinateur, Günter Grass (né en 1927) est l'une des plus grandes figures intellectuelles allemandes du XXe siècle, récompensée par le prix Nobel de littérature en 1999. Un prix couronnant l'obstination, l'in... > voir plus
Les lecteurs qui ont déjà lu un livre de Günter Grass savent que l'histoire de l'Allemagne a toujours peuplé ses romans. Avec "Mon siècle", l'auteur nous donne une vision - très personnelle et plutôt réjouissante - de son 20ème Siècle.Dans ce drôle d'ouvrage, Günter Grass a choisi de mettre en scène la grande et la petite l'histoire en cent textes courts couvrant l'ensemble du siècle. Un texte par année pour évoquer - tour à tour - un événement déterminant, marquant ou dérisoire, raconté par différents narrateurs, connus ou inconnus, servis par la plume cynique de l'auteur. Grâce à "Mon siècle", on apprend que l'Allemagne a vécu une histoire tout à la fois riche, intense, complexe et pas toujours douloureuse. Ce livre, Günter Grass l'a voulu comme une sorte de Comédie humaine, bouffonne et réaliste à la fois.
La porte de Brandebourg aussi était encore une masse grise, uniquement explorée de temps à autre par un projecteur de la police. Alors s'approcha, puis se déversa le défilé aux flambeaux, telle une coulée de lave dans toute sa largeur, brièvement fendue par les piliers pour se ressouder aussitôt, incessante, irrésistible, solennelle, fatale, rendant la nuit plus claire et illuminant la Porte jusqu'au quadrige qui la couronne, jusqu'au plus haut bord du casque triomphant de la déesse ; même nous, sur le toit de la maison des Liebermann, nous étions éclairés par cette lueur désastreuse, et enfumés par la puanteur fuligineuse de plus de cent mille torches.
Quelle honte ! J'avoue à contrecœur que cette image, ou plutôt ce tableau d'une sorte de cataclysme naturel, me faisait horreur, mais en même temps me transportait. Il en émanait une volonté à laquelle on était sommé de se plier. C'était un flot qui vous emportait. Et les ovations qui s'élevaient de toutes parts et montaient jusqu'à nous m'auraient peut-être bien arraché à moi aussi - ne fût-ce que pour essayer - un "Sieg Heil !" d'approbation, si Max Liebermann n'y était allé d'une phrase qui par la suite, chuchotée de bouche à oreille, fit le tour de la ville. Se détournant de ce spectacle mémorable comme d'une peinture d'histoire luisante de vernis et signée d'un peintre pompier, il dit en dialecte berlinois : "Jamais je pourrai manger autant que j'ai envie de vomir."
- Comme une semaine plus tard, toujours à Brunswick même, où c'est nos gars qui ont fait la police, et où plus de cent mille chemises brunes se sont rassemblées dans l'ordre...
- Là, j'ai croisé le regard du Führer...
- En défilant devant lui, moi aussi ! ...
- Et moi pendant une seconde, non, pendant une éternité...
- Ah, camarades ! Là, il n'y avait plus de "moi", seulement un grand "nous, qui défilait heure après heure, la main levée pour le salut allemand. Tous, nous avons tous capté son regard...
- J'ai eu l'impression que ses yeux me bénissaient....
- C'était une armée brune qui défilait. Et le regard du Führer se posait sur chacun de nous...
Mais à la maison, je l'entendais pleurer, quand il était couché dans le noir avec Maman. Elle ne pleurait jamais. Seulement à la fin, peu avant la prise du pouvoir par Hitler, elle disait tout le temps : "Ca ne peut pas devenir pire que c'est". Des choses pareilles ne peuvent plus nous arriver aujourd'hui, je l'ai dit à mon petit-fils pour le calmer, un jour qu'il ne faisait que râler contre tout et le reste. "T'as raison, a répondu ce vaurien, l'emploi va mal, mais les actions n'arrêtent pas de monter."
Je ne peux pas présenter des états de service aussi glorieux. Ensuite, je n'ai plus été affecté qu'à l'hôpital. J'y ai vu et entendu suffisamment de choses. Et je puis encore moins faire concurrence à ce qui orne votre cou, l'ordre 'Pour le mérite'. Mais vaincus, nous l'avons été tout de même. De tout point de vue. A vous et vos semblables, il ne manqua que le courage de reconnaître la défaite. Et ce courage fait manifestement défaut aujourd'hui encore.
Jünger fit le bilan des victimes de l'épidémie de grippe qui fit rage dans les deux camps pendant les dernières années de la guerre : "Plus de vingt millions de malades morts de la grippe, un peu près autant que les morts au combat de tous les côtés, et ceux-ci savaient au moins à quoi ça servait '". Presque à mi-voix, Remarque demanda : "A quoi, grand Dieu ?".