Qu'est-ce que le bonheur? ... Devais-je partir, convaincu que je devais quiter Astrid pour me sauver de la perspective infinie et étouffante des répétitions... Pourtant, il me restait toujours la tendresse que j'éprouvais pour Astrid, cette tendresse silencieuse et tâtonnante que j'avais ressentie quelques semaines plus tard quend je la serrais contre moi, un soir, à Lisbonne. C'était cette tendresse, la manière dont sa bouche et sa peau invitaient mes lèvres et mes mains, c'était cette intimité ancienne qui resurgissait rien que par le fait de respirer côte à côte tandis que la nuit tombait. C'était une tendresse qui s'instaurait d'elle-même, indépendamment de ce que je pensais d'elle et de nous en ce moment. Mes mains connaissaient le moindre recoin de son corps, la moindre saillie, comme si, au fil des ans, son corps et mes mains, ses mains et mon corps s'étaient façonnés mutuellement. Mes caresses étaient plus des constats, impénétrables mais indiscutables, que des questions qui attendaient des réponses. Quand nous faisions l'amour, le pourquoi important peu. Je ne savais pas ce qu'elle savait, et je ne savais plus ce qui m'avait remué au fil des ans, de mon hésitation continuelle et étourdissante entre doute et supplications, entre questions sans réponse et espoirs fanés. Peut-être avait-elle découvert, tout comme moi, que les chemins et les visages ne signifient rien en soi, ces chemins qui se ramifient vers l'inconnu, ces visages qui se présentent avec leurs regards inconnus dans lesquels on peut être n'importe qui. Sans doute avait-elle dû également admettre en premier lieu que le chemin que l'on emprunte importe peu, de même que la personne qui l'emprunte en même temps, parce que l'amour se moque de qui l'on aime, du moment qu'il puisse s'écouler librement dans le voie que l'on a choisie, dans les yeux que l'on regarde fixement tout en se déplaçant. Sans doute avait-elle également compris que l'on n'a pas son histoire servie sur un plateau, qu'l faut la raconter soi-même et que l'on ne connaît pas l'histoire tant qu'elle n'est pas racontée, que l'on ne peut jamais savoir à l'avance l'importance qu'elle revêt, qu'il faut la dire un jour à la fois, un pas à la fois, et cela qu'on la raconte en hésitant avec fermeté, en toute confiance ou rongé par le doute. Elle avait donc hésité, elle s'était donc arrêtée pour se demander si elle n'avait pas fait fausse route, si elle ne s'était pas laissé emporter à travers les ramifications fortuites des ans dans les bras de l'homme qui ne convenait pas, entraînée par le désir aveugle et débordant de son amour, maintenant qu'elle lui avait frayé un chemin de ses pas prudents. Et un matin, elle avait cependant fait sa valise et attendu que je me réveille, sur le seuil de la chambre, le manteau déjà enfilé.
> lire la suite