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> Efim Grigor'evic Ètkind (Préfacier, etc.)
> Alexis Berelowitch (Traducteur)

ISBN : 2253110949
Éditeur : Le Livre de Poche (2005)


Note moyenne : 4.45/5 (sur 105 notes) Ajouter à mes livres
Résumé :
Voici l'un des plus grands livres du siècle. Son auteur, juif russe né en 1905, fut pendant longtemps un écrivain et un journaliste communiste d'une orthodoxie absolue. Il suivit l'Armée rouge jusqu'à Treblinka, où fumaient encore les cendres des victimes du génocide na... > voir plus
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Critiques, analyses et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par seblac, le 11 septembre 2013

    seblac
    Que dire de ce livre? Qu'il est gigantesque, que c'est un monument, un chef d'oeuvre, mais tout cela a déjà été dit et redit.
    Dans cette fresque de l'URSS pendant la grande guerre patriotique (seconde guerre mondiale pour les russes), Vassili Grossman décrit la vie et le destin d'un peuple, d'un pays mais aussi de l'humanité. L'histoire personnelle de Vassili Grossman se mêle à celle des personnages. Toujours avec une grande pudeur.
    Le livre frappe par sa lucidité. Lucidité envers le pouvoir soviétique qu'il compare avec le régime nazi dans un dialogue glaçant entre un officier nazi et un prisonnier soviétique. Lucidité envers les tyrans soviétiques et nazis qui précipitent sans vergogne leur peuple dans le charnier. Lucidité sur l'antisémitisme qu'encouragent Hitler mais aussi Staline.
    On ne peut décrire ce livre sans parler de son profond humanisme. Malgré les épreuves personnelles, malgré la prise de conscience de l'horreur absolue, Grossman garde, à chaque instant, sa foi en l'humanité. Malgré la souffrance, aucun appel à la haine. Reste le souvenir et l'écriture pour avancer, pour dénoncer, pour rêver aussi.
    Vie et destin fait partie de ces livres qui vous ébranlent. A la fin de ce livre, on est plus tout à fait la même personne qu'au début. Modestement, j'ose croire qu'on ressort meilleur de cette lecture.
    Vie et destin est de ces livres qu'on lit, qu'on relit, qu'on prête, qu'on donne, qu'on rachète, qu'on offre autour de soi.
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    • Livres 5.00/5
    Par Woland, le 11 avril 2012

    Woland
    III - Comme Stalingrad pour la Seconde guerre mondiale, cette découverte marque le tournant décisif dans l'oeuvre de Grossman. Mais il ne tombera pas dans le piège de l'auto-apitoiement, il fera beaucoup mieux : l'horreur imposée aux Juifs par les Nazis, il fait en sorte de la dépeindre comme un fléau universel, capable d'atteindre du jour au lendemain l'Humanité tout entière. Vous faut-il une preuve ? le sort infligé à Sturm, alter ego vraisemblable de l'auteur dans le roman et physicien dont se détournent peu à peu, après la guerre, parce qu'il est juif, tous ses bons "camarades", qu'ils aient ou non leur carte au Parti, voilà cette preuve, froidement et presque cliniquement détaillée par un homme à qui les siens ont fait perdre ses dernières illusions.
    On admirera l'ironie avec lequel l'effacement progressif de Sturm dans et par une société soviétique qui se soumet à l'antisémitisme stalinien est justement stoppé par un appel téléphonique du Coryphée suprême, désormais soucieux, en raison des progrès américains en la matière, des théories sur l'atome du physicien déchu ...
    Sturm est sauvé, certes : mais les autres ? Les autres Juifs, bien sûr mais aussi tous les autres qui, sans être juifs, pourrissaient dans les isolateurs ou dans les camps de travail du régime ? ...
    On ne peut que demeurer muet et admiratif devant l'humanité profonde qui a permis à Vassili Grossman non seulement de transcender ses chagrins personnelles - en tant que fils, en tant que père, en tant que juif - et de trouver la force de faire si tôt le lien entre les deux grands totalitarismes du XXème siècle, mais aussi de refuser l'auto-apitoiement facile de ses pairs pour se préoccuper avant tout de la souffrance humaine universelle. Ce faisant, il faisait de "Vie & Destin", dont tous les exemplaires manuscrits furent, en principe, confisqués par le KGB en 1961, un livre lui aussi universel qu'il ne faut pas hésiter à lire. S'il y a un homme qui mérita un jour le titre si galvaudé à notre époque de "citoyen du monde", ce fut bien Vassili Grossman : lisez "Vie & Destin" - vous comprendrez. ;o)
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    • Livres 5.00/5
    Par Woland, le 11 avril 2012

    Woland
    За правое дело suivi de Жизнь и судьба
    Traduction : Luba Jurgenson pour "Pour une juste cause" et Alexis Berelowitch et Anne Coldefy-Focard pour "Vie & Destin"
    I - Aucun livre n'a jamais été présenté de cette manière sur notre forum et il n'y en aura sans doute pas d'autre. Les deux volumes peuvent se lire séparément et ont été édités tous deux séparément et pourtant, il ne nous viendrait pas à l'esprit de les présenter l'un sans l'autre car la spécificité de "Vie & Destin", son caractère unique non seulement dans la littérature russe mais aussi dans la Littérature tout court, ne se perçoit pleinement que par opposition à ce que son auteur avait conçu comme la première partie de sa fresque, "Pour une juste cause."
    L'axe central des deux volumes, c'est le siège de Stalingrad. Rappelons brièvement que le sort de l'Europe et de la Seconde guerre mondiale s'est décidé à Stalingrad et que, sans l'héroïsme du peuple russe tout entier et de ses soldats, les Alliés auraient peut-être réussi à abattre Hitler mais cela leur aurait pris infiniment plus de temps. L'affirmer n'est ni faire mentir L Histoire, ni dénier aux Américains l'importance que revêtit pour nous leur intervention dans le conflit. Mais il faut garder à l'esprit que, au moment où débute "Pour une juste cause", l'Europe entière, à l'exception de l'Italie fasciste, de l'Espagne, d'obédience franquiste, et de la Grande-Bretagne de Sa Gracieuse Majesté, est envahie par les Nazis. On peut chipoter sur les distinctions entre les pays annexés (comme l'Autriche ou une partie de la Pologne), les pays effectivement occupés (comme la France) et les pays satellites (comme la Roumanie ou la Hongrie) mais la réalité s'impose : l'Europe appartient aux nazis.
    Pour une raison connue de lui seul, Hitler prit la décision de rompre le pacte que l'Allemagne avait signé avec l'URSS le 23 août 1939. L'idéologie nazie des "sous-hommes" incluait largement les Slaves et cette arrogance de ceux qui s'auto-proclamaient comme appartenant à la "race des Seigneurs" allait entraîner leur perte. Car si l'attaque allemande du 22 juin 1941 fut pour Staline comme un véritable coup de massue - et l'homme n'était pourtant pas facile à déstabiliser, on le sait - il allait très vite se reprendre et, à sa manière très particulière, exiger et obtenir du peuple russe un effort si gigantesque, si surhumain, qu'il finit par renverser la vapeur de l'énorme machine de guerre allemande.
    Toutefois, le 22 juin 1941, l'armée allemande se trouve aux portes de la taïga : l'Ours soviétique semble sur le point de rendre l'âme et le reste de l'Europe se tait, comprenant avec horreur que la conquête de l'URSS, si on l'ajoute à toutes les précédentes et aux victoires remportées également en Asie et en Afrique, marque la naissance d'un monde entièrement soumis au nazisme. (A Suivre ...)
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    • Livres 5.00/5
    Par fx131, le 28 mars 2014

    fx131
    Que dire qui n'a pas déja était dis sur ce monument de la littérature du 20 éme siécle ? Cet ouvrage relate avec beaucoup de réalisme la terrible bataille de Stalingrad qui a vu pendant un an les russes faire face dans une duel sans pitié avec les armées allemandes . La plus grande défaite de l'armée russe qui fut contrainte au recul jusqu'a la Volga et la'plus grande victoire paradoxalement pour la Russie qui au terme de cet affrontement sans pitié a remporter une victoire qui allait sonner le début de la fin pour l'armée allemande prise au piége des glaces et de l'hiver russe . N'oublions pas que cet opus est la suite de Pour une juste cause publiée en 1952 par Grossman . le méme Grossman avait vécu tellement d'événements terribles durant la période de la guerre , entre autres la mort de sa mére pendant le massacre des juifs au ghetto de Berditchev en 1941 , puis son arrivée en tant que correspondant de guerre au camp de Trebnlinka en Septembre 1944 , avant d'étre le rédacteur en chef d'un livre noir sur l'extermination des juifs par le régime nazi , avant comple de l'absurde de vivre la terreur stalinienne qui s'abattie sur la population juive à partir de 1948. Au final la rédaction de ce manuscrit fut achevée en 1960 et confisqué par le régime soviétique à l'image de L'archipel du goulag de Soljénitsyne . Il fut enfin publié en France en 1980 , puis en Russie en 1989. Cette oeuvre dresse un portrait trés peu flatteur de la société soviétique au travers de nombreux personnages , cela dans une période marquée par Auschwitz et le Goulag. C'est donc un roman historique et un roman psychologique que l'on a ici. Grossman prend le parti de comparer les régimes soviétique et nazi pour donner une idée la plus précise possible de la folie du totalitarisme et du populisme appliqué. Grossman n'épargne pas le régime soviétique qui est selon lui le principal fautif de l'échec dans l'instauration d'une démocratie socialiste. Pour lui l'histoire méme de la russie est à l'origine de cet échec. Il renvoie dos a dos communistes et nationalistes , et les accusent d'avoir détruit l'idéal de liberté que comportait la notion méme de démocratie socialiste. Pour lui Stalingrad fut au fond une victoire et une catastrophe pour le'peuple russe qui allait connaitre l'enfer du stalinisme , l'opposé total du socialisme en tout points. Grossman se pose en observateur devant la soumission du peuple russe à une icone , une idole . Ainsi il établit un lien direct encore une fois avec le nationalisme , ce quise confirme encore aujourd'hui. Pour lui la force des régimes totalitaires c'est au fond la privation de la capacité de liberté de l'esprit , cela à l'échelle d'un continent . Il va méme jusqu'a parler d'hypnose en la matiére et force est de constater qu'il avait raison . La violence des mots est telle dans ces régimes que l'homme est au final réduit en esclavage malgré lui et ne peut plus répondre de maniére individuelle. La parole de masse a remportée une victoire en aliénant les esprits et en les rendant dépandants d'une parole dite issue de la voix du peuple . Pour lui , la banalisation de la parole extrémiste est un piége fatal qui conduit à l'horreur du totalitarisme et à la justification d'actes atroces dont l'extermination des juifs. Il brouille les frontières entre innocence et culpabilité , pour lui la quasi totalité des peuples sont responsables des actes atroces commis par les bolchéviques et par les nazis . Vie est destin est un ouvrage comme il en existe trop peu dans l'histoire , et il est à regretter qu'il soit si complexe , si ardu , a tel point que nombre ne le terminent pas . Peut étre aurait il mieux valu que ce livre soit édité en plusieurs tomes , de maniére a pouvoir vraiment prendre le temps de le lire et de mesurer combien l'humanité doit à cet auteur qui est aujourd'hui trop oublié alors qu'il fut et qu'il reste l'une des principales voix par dela la mort a lutter pour la'paix et pour la liberté de l'esprit.
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    • Livres 5.00/5
    Par Epytafe, le 12 octobre 2011

    Epytafe
    Une œuvre énorme et sublime. Sur fond de 2ème guerre mondiale et de bataille de Stalingrad Grossman nous livre une immense saga, un gigantesque laboratoire du comportement humain dans un vivier d'idéologies.
    Vie et destin est l'histoire d'une victoire, de la victoire de l'URSS sur le nazisme. Mais sous cette victoire se glisse la perte irrémédiable de la foi. La foi aveugle que l'auteur portait au communisme n'a pas résisté à une crise personnelle longue et profonde et sous la victoire de l'armée rouge se cache la défaite du communisme identique au nazisme car totalitaire.
    C'est par petite touches subtiles que Grossman fait passer son message (il espérait publier son livre en URSS, mais l'ouvrage fut saisi par le KGB et miraculeusement retrouvé 20 ans plus tard dans une maison d'édition suisse) tout au long de cette extraordinaire chronique historique.
    Si vous hésitez entre les bienveillantes et Vie et destin, décidez-vous pour Grossman, les formes peuvent se comparer, le fond de Vie et destin est infiniment plus riche.
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Critiques presse (1)


  • Liberation , le 26 mars 2012
    La puissance iconoclaste du roman était telle que le manuscrit fut arrêté par le KGB «comme un être vivant».
    Lire la critique sur le site : Liberation

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Citations et extraits

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  • Par Piling, le 01 septembre 2010

    Dans cette steppe kalmouke qui s'étend vers l'est jusqu'à l'estuaire de la Volga et les bords de la mer Caspienne, où elle se transforme en désert, la terre et le ciel se sont reflétés l'un dans l'autre depuis si longtemps qu'ils se ressemblent, comme se ressemblent mari et femme quand ils ont vécu toute leur vie ensemble. Et il est impossible de savoir si c'est le gris de l'herbe qui pousse sur le bleu incertain et délavé du ciel ou la steppe qui s'est imprégné du bleu du ciel, et il devient impossible de distinguer le ciel de la terre, ils se fondent dans une même poussière sans âge. Quand on regarde l'eau épaisse et lourde des lacs Datsa et Barmantsak, on croit voir de plaques de sel à la surface de la terre ; les plaques de sel, elles, elles imitent à s'y méprendre l'eau des lacs.

    Peut-être est-ce pour cette raison qu'il y a tant de mirages ? Les frontières entre l'air et la terre, entre l'eau et le sel n'existent plus. Un élan de la pensée, une impulsion du cerveau d'un voyageur assoiffé se transforme en d'élégants édifices de pierre bleutée, et la terre se met à ruisseler, et les palmeraies s'étendent jusqu'à l'horizon, et les rayons du soleil terrible et dévastateur, traversant des nuages de poussière, se métamorphosent en des coupoles dorées de palais…

    L'homme, en une minute d'épuisement, crée lui-même, à partir de ce ciel et de cette terre, le monde de ses désirs.

    Et soudain le désert de la steppe se montre sous un tout autre jour.

    La steppe ! Une nature sans la moindre couleur criarde, sans la moindre aspérité dans le relief ; la sobre mélancolie des nuances grises et bleues peut surpasser en richesse le flot coloré de la forêt russe en automne ; les lignes douces, à peine arrondies, des collines s'emparent de l'âme plus sûrement que les pics du Caucase ; les lacs avares, remplis d'une eau vieille comme le monde, disent ce qu'est l'eau mieux que toutes les mers et tous les océans.

    Tout passe, mais ce soleil, ce soleil énorme et lourd, ce soleil de fonte dans les fumées du soir, mais ce vent, ce vent âcre, gorgé d'absinthe, jamais on ne peut les oublier… Riche est la steppe…

    La voilà au printemps, jeune, couverte de tulipes, océan de couleurs… L'herbe à chameaux est verte et ses piquants sont encore tendres et doux.

    Mais toujours – au matin, en été ou en hiver, par de sombres nuits de pluie ou par clair de lune – toujours et avant toute chose, la steppe parle à l'homme de la liberté… Elle la rappelle à ceux qui l'ont perdue.
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  • Par Woland, le 11 avril 2012

    [...] ... - " (...) Vous m'avez fait venir pour un interrogatoire," [dit Mostovskoï]. "Je n'ai pas de conversation à tenir avec vous.

    - Et pourquoi donc ?" demanda Liss. "Vous regardez mon uniforme. Mais je ne le porte pas de naissance. Notre guide, notre parti, nous donnent un travail et nous y allons, nous, les soldats du parti. J'ai toujours été un théoricien dans le parti, je m'intéresse aux problèmes d'histoire et de philosophie, mais je suis membre du parti. Et chez vous, pensez-vous que tous les agents du NKVD [= l'un des noms pris, au fil des ans, par la police politique, équivalent de la Gestapo nazie ou de la Stasi est-allemande de l'après-guerre] aiment ce qu'ils font ? Si le Comité central vous avait chargé de renforcer le travail de la Tchéka (= autre nom de la police politique soviétique], auriez-vous pu refuser ? Non, vous auriez mis de côté votre Hegel et vous y seriez allé. Nous aussi, nous avons mis de côté Hegel."

    Mikhaïl Sidorovitch coula un regard du côté de son interlocuteur ; il lui semblait étrange, sacrilège, que ces lèvres impures puissent prononcer le nom de Hegel ... Si un bandit avait entamé avec lui une conversation dans la cohue d'un tramway, il n'aurait pas écouté ce qu'il lui disait, il aurait suivi ses mains du regard en guettant l'instant où il sortirait un rasoir pour lui taillader le visage.

    Liss leva ses mains, les regarda et dit :

    - "Nos mains, comme les vôtres, aiment le vrai travail et nous ne craignons pas de les salir."

    Mikhaïl Sidorovitch grimaça : il lui était insupportable de retrouver, chez son interlocuteur, son propre geste et ses propres paroles.

    Liss s'anima, ses paroles se précipitèrent, on aurait dit qu'il avait déjà discuté avec Mostovskoï et que maintenant, il se réjouissait de reprendre leur conversation interrompue.

    - "Vingt heures de vol et vous voilà chez vous, en Union soviétique, à Magadan, installé dans le fauteuil d'un commandant de camp. Ici, chez nous, vous êtes chez vous, mais vous n'avez tout simplement pas eu de chance. J'éprouve beaucoup de peine quand votre propagande fait chorus à la propagande de la ploutocratie et parle de justice partisane."

    Il hocha la tête. Les paroles qui suivirent furent encore plus surprenantes, effroyables, grotesques.

    - "Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. Là réside la tragédie de notre époque. Se peut-il que vous ne vous reconnaissiez pas en nous ? Que vous ne retrouviez pas votre volonté en nous ? Le monde n'est-il pas pour vous, comme pour nous, volonté ? Y a-t-il quelque chose qui puisse vous faire hésiter ou vous arrêter ?"

    Liss approcha son visage de Mostovskoï :

    - "Vous me comprenez ? Je ne parle pas parfaitement russe, mais je voudrais tant que vous me compreniez. Vous croyez que vous nous haïssez mais ce n'est qu'apparence : vous nous haïssez vous-même en nous. C'est horrible, n'est-ce pas ? Vous me comprenez ?"

    Mikhaïl Sidorovitch avait décidé de ne pas répondre, de ne pas se laisser entraîner dans la discussion.

    Mais un bref instant, il lui sembla que l'homme qui cherchait son regard ne désirait pas le tromper, qu'il était réellement inquiet et s'efforçait de trouver les mots justes.

    Et une angoisse douloureuse étreignit Mostovskoï.

    - "Vous me comprenez ? Vous me comprenez ?" répétait Liss, et il ne voyait même plus Mostovskoï tant était grande son excitation. "Vous me comprenez ? Nous portons des coups à votre armée mais c'est nous que nous battons. Nos tanks ont rompu vos défenses mais leur chenilles écrasent le national-socialisme allemand. C'est affreux, un suicide commis en rêve. Cela peut avoir une conclusion tragique. Vous comprenez ? Si nous sommes vainqueurs, nous, les vainqueurs, nous resterons sans vous, nous resterons seuls face aux autres qui nous haïssent."

    Il aurait été aisé de réfuter les raisonnements de cet homme. Ses yeux s'approchèrent encore de Mostovskoï. Mais il y avait quelque chose de plus répugnant et de plus dangereux que les paroles de ce provocateur S. S., c'étaient les doutes répugnants que Mostovskoï trouvait au fond de lui-même et non plus dans le discours de son ennemi. ... [...]
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  • Par Woland, le 11 avril 2012

    [...] ... Un point était essentiel : [à la réunion pour débattre de la situation,] Sokolov [ami proche de Strum] n'avait pas pris la parole. Il n'était pas intervenu, malgré les prières de Chichakov : "Piotr Lavrentievitch, nous désirons vous entendre. Vous avez travaillé avec Strum de nombreuses années durant." Sokolov avait répondu qu'il avait eu un malaise cardiaque la nuit précédente et qu'il avait des difficultés pour parler.

    Curieusement, cette nouvelle ne réjouit pas Strum. [Strum est persuadé que Sokolov lui en veut désormais.]

    Markov avait pris la parole au nom du laboratoire. Il avait été plus modéré que les autres, n'avait pas lancé d'accusations politiques, avait surtout insisté sur le sale caractère de Strum et avait même évoqué son talent.

    - "Il ne pouvait pas refuser de parler, il est au parti, on l'a obligé," dit Strum. "On ne peut pas le lui reprocher."

    Cependant, la plupart des interventions étaient terribles. Kovtchenko avait parlé de Strum comme d'un truand, d'un arriviste. Il avait dit : "Le dénommé Strum n'a pas daigné se présenter. Il passe toutes les bornes ! Nous allons donc être contraints d'adopter envers lui un tout autre langage. C'est visiblement ce qu'il cherche."

    Prossolov, l'homme aux cheveux blancs, qui avait comparé les travaux de Strum à ceux de Lebedev [= Piotr Lebedev, célèbre physicien russe mort au début du XXème siècle], avait déclaré : "Des personnes d'un genre bien particulier font, autour des théorisations douteuses de Strum, un bruit indécent."

    Gourevitch, docteur ès sciences physiques, avait eu des paroles très dures. Il avait reconnu qu'il s'était grossièrement trompé, qu'il avait surestimé les recherches de Strum ; il avait fait allusion à l'intolérance nationaliste de Strum et déclaré qu'une personne brouillonne en politique l'était forcément dans le domaine scientifique.

    Svetchine avait parlé du "vénérable" Strum et rapporté les paroles de Victor Pavlovitch [= Strum], selon lesquelles il n'y avait pas une physique américaine, allemande ou soviétique, qu'il y avait la physique.

    - "Je l'ai dit, en effet," fit remarquer Strum. "Mais rapporter, en réunion, une conversation privée, c'est tout simplement de la délation."

    Strum fut stupéfait d'apprendre que Pimenov, qui ne dépendait plus de l'Institut, avait, lui aussi, fait une déclaration que personne ne lui demandait. Il avait exprimé son regret d'avoir accordé trop d'importance aux travaux de Strum, d'en avoir ignoré les défauts. C'était fantastique ! Pimenov avait dit, autrefois, qu'il était à genoux devant les travaux de Strum, qu'il était heureux de contribuer à leur réalisation.

    Chichakov avait été bref. La résolution avait été présentée par Ramskov, secrétaire du comité du Parti de l'Institut. Elle était très dure, on exigeait de la direction qu'elle ampute le collectif, sain dans son ensemble, de ses membres en décomposition. Le plus vexant était que la résolution ne faisait pas mention des mérites scientifiques de Strum. ... [...]
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  • Par jcfvc, le 27 octobre 2009

    EXTRAIT n°2 p. 280
    (...) Une des propriétés les plus extraordinaires de la nature humaine qu'ait révélé cette période est la soumission. On a vu d'énormes files d'attente se constituer devant les lieux d'exécution et les victimes elles-même veillaient au bon ordre de ces files. On a vu des mères prévoyantes qui, sachant qu'il faudrait attendre l'éxécution pendant une longue et chaude journée, apportaient des bouteilles d'eau et du pain pour leurs enfants. Des millions d'innocents, pressentant une arrestation prochaine, préparaient un paquet avec du linge et une serviette et faisaient à l'avance leurs adieux. (...) Et ce ne furent pas des dizaines de milliers, ni même des dizaines de millions, mais d'énormes masses humaines qui assistèrent sans broncher à l'extermination des innocents. Mais ils ne furent pas seulement des témoins résignés; quand il le fallait, ils votaient pour l'extermination, ils marquaient d'un murmure approbateur leur accord avec les assassinats collectifs. Cette extraordinaire soumission des hommes révéla quelque chose de neuf et d'inattendu. Bien sûr, il y eut la résistance, il y eut le courage et la ténacité des condamnés, il y eut des soulèvements, il y eut des sacrifices, quand, pour sauver un inconnu, des hommes risquaient leur vie et celle de leurs proches. Mais, malgré tout, la soumission massive reste un fait incontestable.(...)


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  • Par jcfvc, le 27 octobre 2009

    EXTRAIT n° 3 p.721/722

    Anton Khmelkov était parfois horrifié par son travail et le soir, couché, écoutant le rire de Trofime Joutchenko, il restait plongé dans une stupeur froide et lourde. Les mains aux doigts longs et forts de Joutchenko , ces mains qui refermaient les portes étanches, semblaient toujours sales, et il était désagréable de prendre du pain dans le même panier que Joutchenko. Quand le matin, Joutchenko allait à son travail et attendait la venue de la colonne de détenus en provenance du quai de débarquement, il éprouvait une émotion joyeuse. Le mouvement de la colonne lui semblait d'une lenteur insupportable, sa gorge émettait une note plaintive et sa mâchoire inférieure tremblait, comme celle d'un chat en train de guetter des moineaux de derrière la vitre. Cet homme était à l'origine de l'inquiétude qu'éprouvait Khmelkov. Bien sûr, Khelmov, lui aussi, était capable, après un verre de trop, de prendre un peu de bon temps avec une femme dans la file. Il existait un passage qu'utilisaient les membres du Sonderkommando pour pénétrer dans le vestiaire et se choisir une femme. Un homme reste un homme. Khmelkov choisissait une femme ou une fillette, l'emmenait dans un box vide et la ramenait une demi-heure plus tard. Il se taisait et la femme aussi. Il n'était pas ici pour les femmes ou l'alcool, ni pour les culottes de cheval en gabardine ou des bottes en box. Il avait été fait prisonnier un jour de juillet 1941. On l'avait battu à coups de crosse sur la tête et le cou; il avait souffert de dysenterie; on lui avait donné à boire une eau jaunâtre, couverte de taches de mazout; on l'avait fait marcher sur la neige en bottes déchirées; il avait arraché de ses mains des morceaux de viande noire et puante sur un cadavre de cheval, il avait bouffé des rutabagas pourris et des épluchures de pommes de terre. Il avait choisi une seule chose : vivre, il ne désirait rien d'autre; il s'était débattu contre dix morts : il ne voulait pas mourir de froid ou de faim, il ne voulait pas mourir de dysenterie; il ne voulait pas s'écrouler avec neuf grammes de plomb dans le crâne, il ne voulait pas enfler et mourir d'un oedème. Il n'était pas un criminel, il était coiffeur dans la ville de Kertch et personne n'avait jamais eu mauvaise opinion de lui : ni ses proches, ni ses voisins, ni ses amis avec lesquels il buvait du vin et jouait aux dominos.Et il pensait qu'il n'y avait rien de commun entre lui et Joutchenko. Mais parfois il lui semblait que ce qui le séparait de Joutchenko était une broutille insignifiante; et quelle importance avaient, après tout, pour Dieu et pour les hommes, les sentiments qui les animaient quand ils se rendaient à leur travail ? L'un était gai, l'autre ne l'était pas, mais ils faisaient le même travail. Mais il ne comprenait pas que Joutchenko lui faisait peur non parce qu'il était plus coupable que lui, mais parce que sa monstruosité innée le disculpait. Alors que lui, Khmelkov, n'était pas un monstre, il était un homme. Il savait confusément qu'un homme qui veut rester un homme sous le fascisme peut faire un choix plus facile que de sauver sa vie : la mort.


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