Que faut-il penser d'un auteur qui ne résiste pas à la tentation de paraître dans ses propres livres, soit comme personnage, soit pour nommer et même commenter quelques-unes de ses oeuvres?
Je me suis posé une première fois cette question avec étonnement en lisant
LA PLAGE D'OSTENDE:
"Un soir,
Jacqueline Harpman, qui était bonne fille, trouva le moyen de l'emmener dans sa chambre et de la maquiller. Elle reparut le teint bien égalisé, le regard animé par un peu de rimmel, presque belle: pas tout à fait, elle gardait l'air timide et le maintien emprunté."
Jacqueline Harpman,
LA PLAGE D'OSTENDE, LdeP 9587, page 219
Dans
En toute impunité, que j'ai lu par la suite, le narrateur achète un de ses livres - même si c'est par méprise, il avait vu le titre
Le bonheur dans le crime et avait pensé qu'il s'agissait de la nouvelle de Barbey d'Aurevilly:
"(...) je m'étais contenté de passer cinq minutes dans une librairie encore ouverte où j'avais vu un titre alléchant:
Le bonheur dans le crime. Il y avait longtemps que je n'avais pas relu l'admirable nouvelle de Barbey d'Aurevilly, j'avais donc acheté le livre (...)"
Jacqueline Harpman,
En toute impunité, Grasset, 2005, page 13
"Je me mis au lit et, comme je ne m'endors jamais sans lire un moment, j'ouvris mon
Barbey d'Aurevilly. Je compris dès les premières lignes que je ne serais pas en compagnie de Hauteclaire et Savigny: quel usurpateur sans vergogne s'était permis de s'approprier le titre de ce chef-d'oeuvre pour sa consommation personnelle?"
Jacqueline Harpman,
En toute impunité, Grasset, 2005, page 18
Plus loin, il découvre dans la maison où il loge d'autres livres du même écrivain:
"Je voulus reprendre le faux Bonheur dans le crime que j'avais acheté la veille, mais, malgré la meilleure volonté du monde de ma part et un style acceptable de la part de l'auteur, j'avais le rythme forcené de Barbey dans l'oreille et je ne tins pas jusqu'à la deuxième page. Je pensai aux livres que j'avais aidé à déplacer. (...) Je crus voir un
Orlando, qui me fit penser que je fréquentais trop peu
Virginia Woolf et le pris: non! c'était un
Orlanda, et du même auteur sans vergogne qui, vraiment! n'avait pas d'inspiration pour ses titres s'il lui fallait toujours reprendre ceux des autres!"
Jacqueline Harpman,
En toute impunité, Grasset, 2005, page 58-59
Et dans l'excipit la boucle est bouclée quand après avoir relu la nouvelle de Barbey d'Aurevilly (qu'il avait dans sa bibliothèque!) il se dit qu'il devrait lire cet ouvrage qu'il a acheté par erreur:
"Il faudrait peut-être que je me décide à lire cet autre Bonheur dans le crime, que j'ai acheté le soir où je suis tombé en panne tout près de la Diguière."
Jacqueline Harpman,
En toute impunité, Grasset, 2005, page 285
Mais à part ce jeu un peu narcissique, que peut-on dire à propos du livre?
Qu'il s'agit en effet d'un "bonheur dans le crime" et qu'on le devine dès l'incipit:
"Il y a toujours dans les passions une sorte de naïveté qui surprend. L'amant qui va au crime est étonné qu'on ne le comprenne pas, il voudrait même qu'on l'approuve. (...) il ne sent pas qu'il soit coupable.
Aussi lui semble-t-il naturel de n'être jamais soupçonné et de suivre le cours tranquille d'une vie apparemment innocente."
Jacqueline Harpman,
En toute impunité, Grasset, 2005, page 11
Ce n'est donc pas l'histoire criminelle ni le suspense qui intéressent l'auteur, mais sans aucun doute les réflexions que cela pourra susciter chez le lecteur après qu'il aura terminé sa lecture: qui est coupable? qui est innocent? qu'est-ce que l'hypocrisie? quelle place occupe dans notre vie la possession d'une maison? d'où vient cette sorte de fascination? jusqu'où peut mener ce genre de folie? qu'aurais-je fait à la place des personnages? et à la place du narrateur?
Ce livre-là, je l'ai lu d'une traite: ça doit être bon signe :-)
Et le prochain, il faudra bien que ce soit
Le bonheur dans le crime, non?
Lien : http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2011/08/12/j-comme-jacqueline..