Orlanda, c'est bien sûr en référence à l'
Orlando de
Virginia Woolf. Déjà à la deuxième page du roman, la narratrice nous explique que le personnage féminin, Aline, s'applique à relire ce passage de la transformation d'un homme en femme. On reçoit même l'extrait en question en anglais.
Puis le roman passe immédiatement à une transformation similaire: l'âme d'Aline va se loger dans le corps d'un jeune homme assis un peu plus loin. Je dis "âme" pour faire simple, ce mot n'est pas employé par l'auteur.
Les deux personnages poursuivent leur vie, l'âme d'Aline étant la narratrice mais vivant dans ce corps masculin, celui d'un certain Lucien, dont elle ne sait rien.
Cette âme qui a changé de corps, c'est la part masculine d'Aline, en quelque sorte, qui se trouve bien heureuse d'avoir pris le contrôle de ce jeune homme.
"(...) j'appellerai
Orlanda la moitié évadée d'Aline, et j'espère que l'âme de Virginia ne me le reprochera pas (...)" (p.19)
Ce choix de narration donne cependant quelques changements de points de vue, mais je suppose qu'ils sont voulus, puisque par moments le 'je' de la narration est la voix de l'auteure elle-même, comme par exemple à la page 37:
"Il est temps que je m'en aille, la place d'une dame de mon âge élevée pour les bonnes manières et les inhibitions n'est pas ici, il convient de rejoindre Aline."
Voilà le genre de pirouette que fait l'auteure chaque fois que la narratrice-âme-d'Aline découvre la sexualité masculine par le biais du jeune Lucien. Si vous suivez toujours... ;-)
Parfois aussi, l'auteure s'immisce pour donner des commentaires, comme à la page 49:
"J'ai conté tout au long l'histoire de cet appartement car j'y vois le portrait d'Aline, refermée sur elle-même, mais avec une porte de trop, par où
Orlanda s'est échappé(1). Elle ne se connaît pas, mais qui se connaît? N'allons-nous pas tous à travers la vie dans la même ignorance de ce que nous sommes, prêts à nous ruer sur toute description de nous-même qui nous donnerait l'illusion délicieuse d'avoir une identité simple qui tient en quelques mots?"
Il lui arrive même d'englober le lecteur dans ses remarques sur ses personnages, et toujours il s'agit du problème de la vraisemblance:
"Evidemment, pour nous qui connaissons l'étrange situation où elle était, c'est un rêve bien limpide(...)' (p.54)
***
Je voudrais que
Jacqueline Harpman me surprenne, mais non, dans ce livre aussi je retrouve tous ses fétiches, à commencer par des allusions aux Diaboliques de Barbey d'Aurevilly, de nombreuses références à
Proust et l'immanquable apparition de Jacqueline elle-même comme personnage de ses romans (2):
"(...) il faut que je demande à Jacqueline si ce n'est pas cela qu'on nomme la période de latence (...)" (p.64)
et de la page 169 à la page 174 elles sont ensemble à table:
Jacqueline Harpman fait partie de leur cercle d'amis. Où il y a aussi une Adrienne ;-)
***
Enfin, je terminerai sur une petite phrase qui m'a bien fait rire, parce qu'au moment où je lisais
Orlanda j'avais aussi repris La recherche en main, avec les conséquences que l'on sait (j'en ai parlé sur mon blog en juillet dernier):
"Ce qui m'épuise c'est qu'il n'y a pas une ligne qui ne soit d'une beauté éblouissante et que l'ensemble tue d'ennui." (p.25)
Mais chez Harpman, il ne s'agit pas de la lecture de
Proust: c'est une pensée d'Aline en train de lire
Orlando, de
Virginia Woolf.
***
(1) remarquez l'accord qui est fait au masculin; sur ce point, je me demande dans quelle mesure l'auteure se rend compte qu'elle n'a pas toujours agi avec conséquence. Il faudrait peut-être que je lui écrive pour lui poser la question ;-)
(2) ce qui ne me fait pas le même effet de clin d'oeil comme de voir apparaître
Hitchcock dans ses films; mais là aussi il faudrait que je m'enquière auprès de l'auteure sur ses motivations...
Lien : http://adrienne.skynetblogs.be/archive/2011/11/12/j-comme-jacqueline..