Je ne parlerai pas de l'adaptation de la première des trois nouvelles constituant
Légendes d'automne,
Une vengeance… (Revenge, de Toni Scott, 1990), agréable à voir si l'on a pas lu la nouvelle, et carrément désagréable si on l'a déjà lue, malgré les efforts d'Antony Quinn et de Kevin Kostner: le scénario interprète le texte de la manière la plus vulgaire qui soit et la mise en scène tirant aux larmes à grands renforts de musique guimauve est calamiteuse.
Le film d'Edward Zwick (1995) porte sur la troisième nouvelle, la courte saga d'une famille américaine au 20e siècle, ayant pour base un ranch du Montana. le scénario utilise plusieurs procédés un peu lourds (récit par Un coup, l'Amérindien qui a suivi la famille et se pose comme le témoin privilégié de l'histoire de celle-ci; lecture de lettres échangées entre les différents personnages), qui n'existent pas dans le texte de Harrison. Peu de passages du texte d'origine sont d'ailleurs repris tels quels, le scénario prend une grande liberté. Dommage: comme presque toujours dans le cinéma, ce qui est suggéré par la nouvelle de Harrison est énoncé clairement parfois jusqu'à la caricature dans le film, notamment tout ce qui concerne les relations affectives: une rencontre amoureuse se transforme en fiançailles, une séparation saisonnière en séparation définitive, une jeune femme adoptée par la famille est décrétée orpheline… Evidemment, les ressorts habituels du film américain classique sont renforcés par le scénario: le couple (celui formé par Tristan et Susannah), duquel les rapports ont été soigneusement édulcorés pour ne pas heurter le deuxième pilier des films américains de bon aloi: la famille…
Mais cette explicitation du scénario comporte aussi de très belles trouvailles, largement mises en valeur dans le film: l'arrivée puis la présence d'une jeune femme dans une maisonnée masculine, véritable événement, qui touchera les trois frères et le père, chacun à leur manière. Tout le débat sur l'engagement des trois frères dans la Première guerre mondiale est créé, inexistant dans le texte de départ, et il constitue un beau ressort dramatique, qui ouvre un des axes forts du film: le fondement de tout le film sur le Politique. le débat sur le traitement des Indiens par le gouvernement est lui aussi très bien vu, lu avec pertinence entre les lignes du texte de Harrison, explicitation qu'il ne renierait sans doute pas. Mais surtout, l'héritage paternel (dont la vie dans ce ranch sauvage) revendiqué par Tristan comme étant opposé à la manière dont le gouvernement construit l'Etat américain, contre les Indiens, pour la Prohibition, est parfaitement fidèle au texte d'origine, qui pourtant ne le dit jamais. L'histoire devient symbolique de l'épopée américaine, entre construction et sauvagerie violente.
Au fait, pourquoi le cinéma américain se positionne-t-il toujours dans l'explicitation, l'exagération? le présupposé que le public ne percevra pas ce qui est simplement suggéré est une constante des scénarios adaptés des meilleurs textes littéraires. N'est-ce pas une erreur, plus décisive qu'une simple bourde répétée, car elle contribue à une éducation pauvre du grand public? – l'éducation par le cinéma n'est pas un phénomène à négliger.
Le rôle de Tristan est parfait pour Brad Pitt, qui impose son aura sur le film, comme ce personnage hors du commun impose son aura sur l'histoire de sa famille. Certaines scènes, comme le chagrin de Tristan après la mort de son frère au front, qu'il célèbre à la manière Cree, moitié fou de culpabilité, allant arracher les scalps des Allemands de l'autre côté des lignes, sont impressionnantes et parfaites pour le cinéma. de même son chagrin qui se mue en une rage incompatible avec le bonheur, incompatible avec son amour pour Susannah, suggéré par quelques images de leur vie commune. Julia Ormond (Susannah) lui fait face avec beaucoup de présence, et le film est soutenu par un acteur aussi impressionnant qu'Anthony Hopkins, qui sait rester discret mais majestueux, incontournable; qu'Aidan Quinn, frère aîné sans sex appeal, mais qui se lance résolument dans la construction de la société, de l'économie, de la politique américaine, construisant soigneusement une carrière politique.
Le montage final (pas la fin, surajoutée en un drôle d'artifice) est saisissant, les méchants réunis en un seul groupe incarnant l'opposition politique entre les deux frères, restés vivants de la Grande guerre, d'une manière très astucieuse – et l'on pardonne le renfort de musique, ou plutôt de décibels car la partition de James Horner est sans défaut, ainsi que le fréquent appel aux hugs (vous savez, les inévitables câlins américains…) pour souligner les effets, aux antipodes de la sobriété du texte initial – pour former ce qu'il était au départ sous la plume de Harrison: un formidable récit.
Le générique du film, qui recèle des trésors comme souvent les génériques, est l'occasion d'apprendre que le texte de Harrison, avant d'être publié avec les deux autres nouvelles en 1978 et de faire connaître
Jim Harrison (traduit en 1981 en français)au grand public américain, a été publié seul par Esquire Magazine, magasine masculin qui a ses lettres de noblesses dans la littérature, puisqu'il a publié aussi
Hemingway et Fitzgerald.
Ah, lisez les 100 pages de Harrison, et puis laissez-vous aller au film… Et surtout, laissez-vous porter vers les autres textes de
Jim Harrison, un des plus grands écrivains actuels de l'Amérique.
Lien : http://SousLePommier.net