L'idée du mur invisible m'a fait penser de loin à
Under the Dome de
Stephen King, qui utilise le même mur transparent comme prétexte pour explorer les rapports humains. Chez King néanmoins, les habitants en dehors du dôme sont vivants, et à l'intérieur, ils sont nombreux a avoir survécu. Ici, la femme est seule avec son chien, ses chats et sa vache, telle un Robinson Crusoe. Il ne s'agit donc pas d'étudier la manière dont plusieurs hommes agissent ensemble lorsqu'ils sont confrontés à des évènements extraordinaires, mais de voir comment un être peut changer lorsqu'il est confronté à la solitude, comment il s'adapte, change, voit le temps s'écouler, comment les choses prennent un sens différent.
L'histoire est émouvante car cette femme est un archétype. Elle nous représente tous. Etant seule survivante humaine, le temps n'existe plus pour elle. Comme elle l'écrit:
" (...) si le temps n'existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il finira avec moi."
Paradoxal: cette femme est sans doute la dernière représentante de son espèce, elle est vide dans un sens, et pourtant, elle devient celle qui peut "gérer" son temps, comme elle peut gérer sa nouvelle vie, et redonner un sens à celle-ci. Tout au long du livre, elle redonne une valeur aux choses simples, qu'elle n'avait plus l'habitude de voir dans son ancienne vie:
"Depuis mon enfance, j'avais désappris à voir les choses avec mes propres yeux et j'avais oublié qu'un jour le monde avait été jeune, intact, très beau et terrible. Je ne pouvais plus revenir en arrière, car je n'étais plus une enfant et je n'étais plus capable de sentir comme une enfant, mais la solitude me permettait parfois de voir encore une fois, sans souvenir ni conscience, la splendeur de la vie."
Ce que je trouve émouvant, c'est qu'en ayant à priori plus rien, cette femme renaît, d'une certaine manière. Elle ne possède plus rien, (enfin, c'est ce qu'elle dit!), mais elle a encore la liberté absolue de voir ce qui l'entoure, de s'émerveiller.
"Mieux valait ne plus penser aux hommes. le grand jeu du soleil, de la lune et des étoiles, lui, semblait avoir réussi; il est vrai qu'il n'avait pas été inventé par les hommes."
Cette histoire est un hymne à la vie simple, et aussi une condamnation de nos excès quotidiens, de notre course incessante et absurde, de notre technologie moderne envahissante et parfois lobotomisante. Cette femme nous montre qu'elle se donne parfois le temps de prendre son temps. C'est depuis qu'elle a ralenti ses mouvements, dit-elle, que "la forêt est devenue vivante."
"Auparavant j'allais toujours quelque part, j'étais toujours pressée et exaspérée car partout où j'arrivais je devais attendre mon tour. J'aurais tout aussi bien pu flâner en route. Il m'arrivait de prendre conscience de mon état et aussi de l'état du monde, mais je n'étais pas capable de me démarquer de cette vie stupide. (...) Ici, dans la forêt, je me trouve enfin à la place qui me convient. Je n'en veux plus aux fabricants d'autos, ils ont depuis longtemps perdus tout intérêt. Mais comme ils m'ont torturée avec des choses qui me répugnaient! Maintenant que les hommes n'existent plus, les conduites de gaz, les centrales électriques et les oléoducs montrent leur vrai visage lamentable.
"On en avait fait des dieux au lieu de s'en servir comme objets d'usage. "
" En ville on peut vivre de longues années d'une façon trépidante, le système nerveux s'en trouve ruiné mais on peut tenir longtemps."
Aussi, ce texte nous fait réfléchir à d'autres valeurs, comme l'entraide, la simplicité et l'humilité. La nature reprends tous ses droits dans ce livre. L'homme ne maîtrise plus rien. Il a disparu, vaincu sans doute par son orgueil. Seule subsiste une narratrice généreuse qui apprend à s'adapter, qui écoute son environnement et ses bêtes, qui ré apprend la simplicité, qui ne se croit pas au-dessus de tout.
Heureusement pour elle, la femme narratrice à sa vache, Bella, (rencontrée dans un pré, et adoptée par la suite), Lynx, son chien, et sa vieille chatte qui lui donnera un petit par la suite. L'entraide et l'amour que se portent ces êtres les lient face à la solitude et les maintiennent en vie. La femme n'est plus rien sans ses animaux, ils deviennent les membres de sa nouvelle famille. Elle sait mieux les regarder, les écouter, et c'est ce contact entre eux que j'ai également trouvé très touchant.
Pour conclure, une très belle lecture, un beau moment. Je conseille ce livre. Par ailleurs, c'est très bien écrit, et la fin, dont je ne dirai mot, m'a ému presque aux larmes.
"Il n'existe pas de sentiment plus raisonnable que l'amour, qui rend la vie plus supportable à celui qui aime et à celui qui est aimé."
Bonne lecture ;-)