Les personnages
On les découvre au fil du roman à travers leurs écrits intimes, qui correspondent aux différents chapitres :
« le Livre du Révérend Nicolas Jones, automne 1982 »,
« Lettres de Stevens Brown à Michael Hotchkiss, été 1936 »,
« le livre de Nora Atkins, été 1936 »,
« le livre de Perceval Brown et de quelques autres, été 1936 »,
« Olivia de la Haute Mer, sans date »,
« Dernière lettre de Stevens Brown à Michael Hotchkiss, automne 1982 ».
Le livre du Révérend Nicolas Jones
Ce texte ouvre le roman. À cette date, en 1982, le révérend vit dans un presbytère en compagnie de deux petites servantes. Il évoque sa vie, sa vocation religieuse, son mariage et la passion qu'il éprouve pour les deux cousines (ses nièces) sur le mode du fantasme, du rêve.
Tout le récit est une sorte de long monologue, une rêverie méditative constituée de souvenirs et en décalage avec le réel. le narrateur se dédouble et se revoit jeune homme. Dans cette mise à distance il évoque sa difficulté d'échapper au passé qui l'habite. le présent est vécu comme un châtiment.
« Cette scène est déplacée dans le temps, fragment d'une autre vie perdue, finie avec ma jeunesse morte. Faire le noir. Lâcher la nuit visqueuse dans toute la maison. M'en emplir les yeux et les oreilles. Ne plus voir. Ne plus entendre. le passé qui cogne contre mes tempes. Laisser les morts ensevelir les morts. »
La version du pasteur sur les événements donne une vision apocalyptique à ce récit parsemé de références bibliques.
Les lettres de Stevens Brown
Stevens Brown revient au village après cinq années d'absence. Ces lettres sont destinées à un ami, mais elles s'apparentent à un journal intime, car elles sont constituées de rêves et de souvenirs. Elles sont écrites alors que le drame n'a pas encore eu lieu, mais Stevens a une sorte de pressentiment.
Tout au long des lettres, on sent une tension qui augmente et qui tient à l'excitation que suscitent en lui les présences féminines qui l'entourent, en même temps qu'augmente sa colère.
Il y a une sorte de présence menaçante qui plane sur lui et le village depuis son retour. Dans sa correspondance, Stevens Brown opère une sorte de dédoublement de personnalité, un désir d'être autre qui crée un malaise.
« Etre quelqu'un d'autre. Ne plus être Stevens Brown, fils de John Brown et Bea Jones. Il n'est peut-être pas trop tard pour changer de peau définitivement, de haut en bas et de long en large. M'abandonner moi-même sur le bord de la route, vieille défroque jetée dans le fossé, l'âme fraîche qui mue au soleil et recommence à zéro. Ne pas laisser la suite de mon histoire à Griffin Creek se dérouler jusqu'au bout. Fuir avant que… Une telle excitation dans tout mon corps, une rage inexplicable. »
Le livre de Nora Atkins
C'est une sorte d'autoportrait qui donne accès à l'intériorité du personnage. le récit de Nora va faire référence à des événements déjà racontés par Stevens, comme le jeu de séduction qui s'établit entre eux deux. Nora est tournée vers la vie et cherche à satisfaire ses désirs à l'égal des hommes du village. Voici comment débute son livre :
« J'ai eu quinze ans hier, le 14 juillet. Je suis une fille de l'été, pleine de lueurs vives, de la tête aux pieds. Mon visage, mes bras, mes jambes, mon ventre avec sa petite fourrure rousse, mes aisselles rousses, mon odeur rousse, mes cheveux auburn, le cœur de mes os, la voix de mon silence, j'habite le soleil comme une seconde peau. »
Le livre est empreint de sensualité. Nora espère embrasser tous les garçons du village à la fin de l'été. Stevens, lui, la voit comme une bête à l'affût. Nora est un personnage vivant mais qui possède une sorte de vulnérabilité due à son âge, c'est une proie facile dans un univers masculin.
Le livre de Perceval Brown
Perceval est le frère de Stevens. Atteint de maladie mentale, il est considéré comme l'idiot du village. C'est un personnage en souffrance, incompris, qui sera traumatisé par la disparition des deux cousines qu'il aime beaucoup et par le comportement de son frère qu'il ne reconnaît plus.
Il porte sur les événements, dont il a été témoin, un regard et une sensibilité différents. Ce texte où règne une grande dimension poétique mime dans l'écriture sa vision du monde et reflète sa conscience, son langage altéré :
« La noirceur de plus en plus tôt. De plus en plus vite. Pressée de dévorer le jour. Cette espèce de manteau noir, rabattu sur nous. Une cage d'oiseaux verts et bleus recouverte brusquement par un drap noir. Après souper. La dernière bouchée avalée. Crac c'est la nuit. »
Olivia de la Haute Mer
C'est le dernier récit avant le dénouement, il lève les dernières incertitudes sur les circonstances du meurtre. C'est un discours de revenant, puisque Olivia revient du fond des eaux pour raconter, et qui donne une dimension fantastique au récit :
« Il y a certainement quelqu'un qui m'a tuée. Puis s'en est allé. Sur la pointe des pieds. »
Dans le livre, toutes les générations de femmes qui ont précédé Olivia vont la mettre en garde contre le personnage dangereux de Stevens. C'est aussi une condition de la femme peu harmonieuse et épanouie qui est dénoncée dans ce livre, puisque Olivia est enfermée dans la maison, soumise à ses frères et à son père pour qui elle doit faire le repassage et la cuisine.
Le livre qui suit est une sorte d'épilogue, il donne la fin de l'énigme et les suites de l'enquête à travers les révélations du coupable lui-même.
Les thèmes
Dans
Les fous de Bassan,
Anne Hébert exploite le thème de la dualité. Nora incarne l'élément soleil tandis qu'Olivia se fond avec l'élément de la mer vers laquelle elle est irrésistiblement attirée et qui définit le cadre de vie de Griffin Creek. Les éléments naturels sont très présents dans toute l'œuvre et deviennent même des acteurs du drame.
D'ailleurs le Révérend considère que « dans toute cette histoire il faudrait tenir compte du vent », ce que dira également Stevens Brown dans sa dernière lettre. La dualité, c'est aussi celle qui existe entre l'homme et la femme, et entre le réel et l'imaginaire.
C'est également une histoire d'amour.
Anne Hébert renouvelle le roman, un roman du désir aussi raconté du point de vue féminin, comme dans le livre d'Olivia, fascinée par le regard de Stevens :
« Que Stevens se montre une fois encore, une fois seulement. Qu'il me parle une fois encore, qu'il me touche avec ses deux mains d'homme, avant de regagner la Floride. Qu'il me regarde surtout (…) »
Nora elle, poursuivra le jeune homme comme l'objet de son désir, beaucoup plus affirmé, beaucoup moins craintif que celui de sa cousine « déchirée entre sa peur de [Stevens] et son attirance de [lui] ». Nora la provocatrice est ainsi assimilée au péché.
Cette mise en scène du désir féminin en fait un symbole de la vie, tandis que le désir masculin ne peut être que néfaste et destructeur.
Au fur et à mesure, Stevens prend l'allure d'un être cruel et inquiétant. Il cherche à « percer » le mystère, le secret originel des deux adolescentes, qui se situe selon lui sous leurs vêtements.
Et la violence du récit atteint son paroxysme lors de la scène du viol :
« Quelque part dans la tempête une sorte de gémissement intolérable. Ses jupes claquent, arrondies comme un cerceau, et moi je me fourre là-dedans comme un bourdon au cœur d'une pivoine. Elle se met bientôt à crier. Et le vent couvre son cri. »
Conclusion
L'avis au lecteur indique bien qu'il s'agit d'une fiction. Tous les personnages ont été livrés à l'imaginaire. le lieu inscrit d'emblée le récit dans le registre du mythe, le nom Griffin pouvant être assimilé au griffon, ce monstre au corps de lion et à la tête d'aigle.
Le titre lui-même, comme tout le roman, invite le lecteur dans une entreprise de déchiffrement : les « fous » suggèrent les oiseaux, mais aussi la démence qui connote tout le contenu du livre.
C'est une critique acerbe des mœurs, de l'inceste, dans un village presque hors du monde où règne la loi du silence et du secret.
Un livre sur la sortie prématurée de l'enfance, la difficulté de s'affirmer dans un univers féminin. Un roman complexe et sublime qui ne laisse pas indifférent.-Joëlle, AS Bib-Med.