Dans Gertrude, Hermann Hesse a peint la vie d'un compositeur allemand de la fin du siècle dernier, personnage néo-romantique des plus attachants en raison des affinités, des doutes, des certitudes et des refus, qui, dans une nature excessivement sensible, ne peuvent con... > voir plus
Mon père se mit à rire, puis il me dit d'un air songeur : "Nous, les vieux, nous affirmont évidemment le contraire. Mais ton ami a tout de même entrevu la vérité. Je crois que l'on peu , dans la vie, établir une limite très précise entre la jeunesse et la vieillesse. La jeunesse cesse en même temps que l'égoïsme, la vieillesse commence lorsque l'on vit pour autrui. Voilà ce que je veux dire : les jeunes tirent beaucoup de plaisir et de douleur de leur propre vie, parce qu'ils la vivent pour eux seuls.
Je lui montrai ce que je pouvais montrer, et il m'emmena tout de suite chez lui. J'entendis alors pour la première fois chanter ce rôle pour lequel, à travers ma propre passion, j'avais toujours pensé à lui, et je sentis la puissance de ma musique et de sa voix. Ce fut seulement à ce moment-là que je pus voir par la pensée l'ensemble sur scène, ma propre flamme m'enveloppait et me réchauffait ; mon opéra ne m'appartenait plus, il n'était plus mien, il avait sa vie propre et agissait sur moi comme une force étrangère. Pour la première fois, je percevais ce détachement de l'oeuvre par rapport à son créateur auquel je n'avais pas vraiment cru jusqu'àlors. Mon oeuvre se dressait devant moi, commençait de s'animer, de prendre vie, alors que peu auparavant elle était encore en mon pouvoir. Elle jetait sur moi un regard de l'extérieur et pourtant elle portait mon nom et mon sceau sur son front. Lors des premières représentations, j'éprouvai de nouveau cette sensation de dédoublement parfois effrayante.
Mon père se mit à rire, puis il me dit d'un air songeur : < Nous, les vieux, nous affirmons évidemment le contraire. Mais ton ami a tout de même entrevu la vérité. Je crois que l'on peut, dans la vie, établir une limite très précise entre la jeunesse et la vieillesse. La jeunesse cesse en même temps que l'égoïsme, la vieillesse commence lorsque l'on vit pour autrui. Voilà ce que je veux dire : les jeunes tirent beaucoup de plaisir et de douleur de leur propre vie, parce qu'ils la vivent pour eux seuls. tous les désirs, toutes les pensées sont alors importants ; on épuise la douceur de toute joie, mais aussi l'amertume de toute souffrance, et il en est qui, lorsqu'ils voient que leurs souhaits ne pourront se réaliser, rejettent aussitôt toute la vie. C'est la jeunesse. pour la plupart, vient ensuite une période différente où l'on vit davantage pour autrui, non par vertu, mais par inclination.
Muoth avait raison, la vieillesse apporte plus de contentement que la jeunesse ; et pourtant, je ne veux pas dénigrer la jeunesse car, dans tous mes rêves, j'entends encore, comme un écho, sa merveilleuse mélodie ; elle résonne aujourd'hui en sons plus purs et plus limpides que lorsqu'elle était une réalité.
Quel que fût mon désir de trouver dans nombre d'autres voies le salut? l'oubli, la délivrance, quelle que fût mon aspiration vers Dieu, la connaissance et la paix, je n'ai jamais rien trouvé de tout cela en dehors de la musique. Ce n'était pas nécessairement Beethoven ou Bach : le seul fait que la musique existât en ce monde, qu'un homme pût parfois être bouleversé et envahi jusqu'au fond de son coeur par des mélodies, des harmonies, voilà qui signifiait pour moi une profonde consolation et une justification sans cesse renouvelées de toute existence.