Célèbre en France pour avoir été l'un des fondateurs des Cultural Studies,
Richard Hoggart semble jouir dans ce pays d'une plus grande réputation du côté des sociologues que des historiens.
Né à Leeds en 1928,
Richard Hoggart est issu des classes populaires du nord de l'Angleterre, et a fondé en 1964, au terme d'une brillante carrière universitaire - sulement interrompue par la guerre- le Center for Contemporary Cultural Studies au sein de l'Univeristé de Birmingham, déjouant ainsi tous les pronostiques sociaux et culturels en vigueur qui l'auraient condamnés à se tenir éloigné de la vie intellectuelle de son pays.
Au-delà de la création du centre, c'est son ouvrage The Use of Literacy, publié en 1957 et consacré à la Working Class dont il est issu, qui est considéré comme la première étape à la création de ce mouvement qui se distingue notamment de la sociologie, de la critique littéraire et de l'histoire tout en empruntant à chacun instruments et outils critiques.
C'est pourtant à travers
Pierre Bourdieu, éminent sociologue Français et sa collection « Sens Commun » que fut traduit en français en 1970 sa grande œuvre The Use of Literacy
La culture du pauvre . Si l'ouvrage ne fut certes pas estampillé du sceau de la sociologie par
Hoggart lui-même, il fut plus ou moins reçu comme tel en France. le texte « circulant » , pour reprendre une expression de Bourdieu lui-même , sans son contexte d'écriture. Bourdieu comme
Jean-Claude Passeron, sociologue lui aussi et qui « signa » la préface de l'ouvrage, sont autant d'acteurs dans le « marquage » et « l'appropriation » de l'œuvre dans le champ sociologique.
Résumé de l'ouvrage
Ce premier volume de l'autobiographie de
Richard Hoggart, resté orphelin en France de ses deux autres suites publiées en Grande Bretagne, est composé de deux grandes parties consacrées à deux des grandes institutions les plus « structurantes » de la vie d'un individu, celles qui, en premier, vont décider de l'orientation intellectuelle de la vie de tout un chacun : soit la famille d'abord et l'école ensuite. Entre ces deux grandes parties, qui constituent les deux angles d'approche de la vie de l'auteur, est intercalé un court interlude consacré à Leeds, sorte de ville-capitale de la vie du jeune
Hoggart, autour de laquelle tournent, de plus ou moins près, les deux grandes structures évoquées. Peut-être peut-on voir dans cet interlude une tentative, dans l'esprit de
Hoggart, d'accorder une place aussi importante à la ville, à la typologie du lieu, à son histoire, sa géographie, son organisation, ses hauts-lieux et ses déchets, une place aussi importante dans la formation d'un individu, dans son caractère et ses habitudes, voir son habitus, que le rôle joué par la famille et l'école. Il semble cependant que cette prudence ne soit que formelle puisque dans le fond du récit, l'auteur prend un soin particulier et continu à justement replacer pour le lecteur toute l'importance du lieu et de la ville dans son propre parcours. Si d'ailleurs les deux parties et l'interlude forment des cadres au récit, Leeds autant que la famille ou l'école ne sont pas pour autant circonscrits à ses cadres mais les traversent subtilement tout au long de l'ouvrage. Ainsi le lecteur ne perçoit pas uniquement Leeds au moment de l'interlude (la vie notamment sociale de ce quartier ouvrier à Hunslet -son quartier- est par exemple longuement décrite lors du troisième chapitre) et inversement cet interlude permet, à partir de Leeds, de s'ouvrir sur des sujets plus vastes tels que, par exemple, l'engagement politique de
Hoggart.
Pour revenir aux deux parties qui composent tout de même l'essentiel de l'ouvrage, notons que celles-ci proposent chacune une progression chronologique qui ne font pas tout à fait écho l'une à l'autre. le cadre de l'école étant plus formel, plus « carré », il en résulte une conception à l'image de ce cadre. Les trois grandes étapes que sont l'école, le lycée et l'université forment ainsi, sans déguisements de titre ou de subtilités chronologiques, les trois sous-parties proposées pour ces quelques quatre-vingt-dix pages consacrées au brillant et donc peu commun parcours de
Hoggart. Cette simplicité formelle s'explique peut-être par l'importance qu'a revêtue chacune de ces étapes dans le parcours du jeune
Hoggart. le passage de l'école au lycée, -quel que fut le véritable résultat de son examen d'entrée, puis du lycée à l'université, représente pour un enfant issu d'un milieu si peu favorable à telle réussite scolaire, de véritables étapes non seulement dans sa propre vie scolaire mais aussi dans son rapport à la culture dite dominante et donc dans sa vie sociale. Ces étapes incarnent de véritables moments de ruptures entre les modèles établis (les classes, les cultures, etc) qui sont alors justement révélés à cette occasion. L'école est au centre de cette partie mais, on l'a dit, il ne s'agit pas de parler uniquement de celle-ci comme d'une institution. Ce qui fait le système éducatif ce n'est pas uniquement sa fonction : c'est aussi son environnement, le ou les sentiments qu'elle génère, les individus qui la côtoient et qui s'y croisent, les cadres qui sont derrières elle, les intérêts qui s'y cachent et la place qu'elle occupe dans le quartier… Pour parvenir à restituer toute l'importance de l'école puis du Lycée et de l'université dans sa vie et dans celle des autres,
Hoggart fait croiser plusieurs champs d'études, plusieurs regards. le lycée c'est le temps des premières découvertes intellectuelles mais aussi celui des premières découvertes sexuelles. L'université n'est pas uniquement un cadre d'étude mais aussi tout ce qui découle de celle-ci dans un cadre plus large.
L'angle de lecture familiale, c'est-à-dire la première partie de l'ouvrage, est plus confuse dans sa structure même si celle-ci est articulée de manière tout autant chronologique puisqu'elle s'articule autour des changements d'adresses de
Hoggart. Au-delà de l'unique famille, c'est tout le milieu de vie dans lequel celui-ci a vécu -dans sa jeunesse principalement même si certains allers-retours dans le temps sont présents- qui est ici exposé et instantanément analysé. le parcours de
Hoggart, individuel, servant de prétexte ou de fil-rouge à une description, collective, de ces classes populaires méconnues.
Si la phrase introductive « Ma tante Annie est en train de mourir à l'hôpital St. James » permet de tout de suite introduire le caractère familial et personnel de l'ouvrage et de cette première partie et mettre le lecteur dans la confidence,
Hoggart fait immédiatement dévier la perspective de lecture en justifiant sa phrase contextuellement. de fait si la famille est le cadre, ou plutôt l'angle d'attaque de cette partie, c'est toujours en intégrant celle-ci à un cadre plus large, celle de la Working Class dont elle est tributaire dans ses valeurs, son fonctionnement, son organisation, sa représentation, etc…
Le récit reste focalisé sur les grandes figures familiales telles que la grand-mère ou Tante Annie d'un côté positif ou encore Tante Ethel d'un autre côté moins favorable. Celles-ci sont importantes dans la vie de
Hoggart comme dans le fait qu'elles permettent à
Hoggart de faire le portrait de cette Working Class. Plus concrètement, le portrait du membre alcoolique de la famille permet par exemple d'effleurer le sujet de l'alcoolisme parmi cette population. Cet oncle indigne pointé du doigt restant pour
Hoggart toute sa vie durant une référence
négative.
Sa famille est ainsi le fil rouge de cette partie comme l'est son parcours écolier dans la seconde partie, une ossature solide et personnelle à un exercice intellectuel plus large : celui de faire la restitution la plus juste possible du milieu, de la culture d'où il vient.
Analyse critique
« Comment maîtriser l'interaction de l'expérience personnelle et de la signification collective. » C'est par cette phrase d'Henry Adams, citée dans les toutes dernières pages de son autobiographie que l'on peut tenter une première approche pour comprendre la démarche initiale de
Hoggart quand à la rédaction de tel ouvrage. Au-delà d'un unique regard introspectif sur sa propre vie, de sa naissance jusqu'à sa carrière universitaire,
Hoggart se propose d'intégrer ces éléments dans une perspective plus large. La matrice (auto)biographique sert en quelque sorte de matière à une étude plus globale des systèmes voir des structures dans lequel un individu, tel que
Hoggart lui-même, s'intègre. le parcours de
Hoggart, aussi exceptionnel soit-il dans son succès, est révélateur de l'emprise de ces structures sur un individu. Et en particulier sur un individu issu d'une classe dite, pour reprendre l'expression même de
Hoggart utilisée tout au long de l'ouvrage, « dominée », c'est-à-dire celle des ouvriers, des mineurs, des démunis, bref des classes populaires. Dominée, cette classe l'est tout autant socialement, politiquement et économiquement que culturellement. À travers ce parcours c'est donc toute cette culture « dominée » que
Hoggart entend faire ressortir. L'étudier de l'intérieur, en vue subjective pourrait-on dire, par un chercheur qui en est issu, est ainsi un moyen de contourner l'approche historique traditionnelle non seulement de ces classes mais aussi autant de la sociologie que de l'histoire qui avaient alors prouvé une certaine condescendance envers ces classes mal connues, mal étudiées, et qui n'avaient d'ailleurs elles même aucun « sens de leur propre histoire » puisque sous le silence d'une culture dominante qui lui impose la sienne.
Au fil biographique s'intègre ainsi, comme le rappelle Claude Grignon dans la préface de l'ouvrage, des outils à la fois littéraires, épistémologiques et psychologiques. On retrouve dans cette méthode, dans cette transdisciplinarité visible de la première à la dernière ligne écrite par
Hoggart, l'essence même de ce qui constitue l'originalité et la force des Cultural Studies telles que initialement conçues par
Hoggart à l'origine du courant. La volonté de
Hoggart « d'utiliser, pour reprendre les termes d'Eric Neveu et Armand Mattelard, les méthodes et les outils de la critique textuelle et littéraire en déplaçant l'application des œuvres classiques et légitimes vers les produits de la culture de masse, l'univers des pratiques culturelles populaires » prend dans cet ouvrage toute sa mesure dans la forme comme dans le fond puisqu'il utilise un genre littéraire comme cadre de « façade » et utilise toute une batterie d'instruments critiques au sein même de son récit afin de mettre en perspective chacun des termes ou expressions utilisés (c.f. la phrase introductive « Ma tante Annie est en train de mourir à l'hôpital St. James » immédiatement replacée selon le contexte, immédiatement réfléchie, un peu comme si
Hoggart commentait en temps réel son propre récit.).
Il est ainsi trop restrictif de parler uniquement d'un ouvrage de sociologie comme le font allègrement certains critiques, même si l'ouvrage possède d'évidentes vertus sociologiques, puisque l'ouvrage appartient à un genre purement littéraire et n'a pas un objectif d'étude unique et immédiat. de fait la ligne de frontière entre étude sociologique d'une classe à partir d'un individu issu de cette classe -fût-il lui-même -, à travers notamment sa réussite et ses confrontation avec une classe dite « dominante » d'un côté, et pur récit autobiographique fait de souvenirs touchants, généalogies familiales et anecdotes personnelles de l'autre, est intentionnellement et continuellement floue tout du long. Ce mélange des genres inhabituel pousse
Jean-Claude Passeron, l'un de ses plus éminent passeur français, à se poser, comme tant d'autres lecteurs, des questions quant à la vraie nature du texte :
« Serait-ce alors que, chez
Hoggart, les procédés de la description littéraire se verraient au contraire instrumentalisés au service d'une sociologie retorse, d'abord soucieuse de servir les effets de connaissance qu'elle a construits préalablement et qu'elle voudrait imposer au lecteur dans un deuxième temps ?
Hoggart serait-il un virtuose du marketing littéraire mis au service de l'analyse sociologique ? »
Si
Hoggart se refuse certes au romanesque et penche pour un réalisme sobre, il ne semble pas refuser l'appartenance de son récit au genre biographique. L'éditeur français du présent volume poussant même le vice, répondant certes à des critères sans doutes plus commerciaux qu'autre chose, jusqu'à proposer comme sous-titre à l'ouvrage un définitif : « Autobiographie d'un intellectuel issu des classes populaires anglaises. »
Des liens qui rattachent cet ouvrage à la sociologie, il est cependant impossible de ne pas mentionner ceux qui le rapprochent de Bourdieu à travers notamment l'approche d'apparence jumelle entreprise par ce dernier quelques années plus tard dans son
Esquisse pour une auto-analyse. Cet ouvrage, publié en France en 2004, est une sorte d'exercice à travers lequel Bourdieu se propose de retracer son parcours intellectuel (ou tout du moins certaines étapes sélectionnées, le nombre de pages étant lui aussi sensiblement différent de celui de
Hoggart) dans un but affiché purement sociologique.
En effet, à la différence de
Hoggart, Bourdieu se réclame lui directement de la sociologie et justifie par elle et pour elle le court récit qu'il donne de se vie. Sa démarche est ainsi placé sous le sceau de la « réflexivité », méthode théorisée d'ailleurs par Bourdieu lui-même et consistant à appliquer les outils de l'analyse sociologique à son propre travail ou à sa propre réflexion sociologique. Il réfute ainsi, dans son exergue, l'identité autobiographique de l'ouvrage . Bourdieu avait en effet auparavant dénoncé la vanité des tentatives biographiques dans un article resté célèbre intitulé « l'illusion biographique » et dans lequel il entend montrer l'impossibilité de donner le sens véritable d'une vie à travers une biographie ou une autobiographique car présenter une suite d'évènements considérés comme importants pour le sujet ne permet pas d'aller au-delà des structures qui sont des éléments fondateurs de l'individu.
On est loin, chez
Hoggart, d'une telle prudence dans l'approche théorique et ce dernier ne cherche pas à inclure son ouvrage uniquement, on l'a vu, dans un cadre sociologique, même si la volonté de
Hoggart d'aller au-dedans de ces structures est omniprésente, déjouant ainsi quelque peu les objections de Bourdieu quant à ce que peut être une (auto)biographie à une échelle plus large que celle de l'individu mais par le biais de ce même individu.
Plus largement, le prisme sociologique de la réception de cet ouvrage (et de
La culture du pauvre) a pu avoir eu pour corollaire de laisser en France les Cultural Studies dans l'obscurité puisque les ouvrages majeurs des auteurs fondateur du mouvement tel que
Hoggart en l'occurrence sont alors associés à ce cercle de sociologue quitte à présenter ces œuvres dans cette posture unique. Une recherche sur
33 Newport Street renvoyant presque toujours sur la richesse sociologique de l'ouvrage et non sur l'originalité de celui-ci dans un cadre plus culturel.
Conclusion
Ces liens féconds entre
Hoggart et les sociologues français (à sens uniques ?) donnent également une certaine idée du fossé qui sépare les Cultural Studies et l'Histoire Culturelle dans leurs approches méthodologiques respectives.
33 Newport Street par les nombreuses techniques utilisées dans le fond et la forme, nous y reviendrons, est un exemple de vocation transdisciplinaire des Cultural Studies. le fait que les sociologues français s'y retrouvent dans au moins une des facettes, une des pistes de l'ouvrage n'en est alors qu'une preuve supplémentaire.
De même l'approche engagée,
Hoggart se situant explicitement à gauche de l'échelle politique, apparait comme une ligne de fracture avec l'histoire française.