Extrait 1, Directive 4.
Dans le hall d’entrée, le bruit des graviers sur les vitres évoquait le fracas d’une grêle apocalyptique. Kevin examina l’endroit sous tous ses angles sans prendre la peine de saluer la réceptionniste au visage étrange mais vite oublié. Elle semblait étudier la manière un peu brouillonne qu’il avait de se repérer.
- Arrêtez. Vous n’y arriverez pas tout seul. Ça fait cinq ans que je suis bloquée ici, du lever du jour à la tombée de la nuit, et je m’y perds encore. Notez que je ne dois pas m’en sortir si mal que ça, sinon, le Parti ne m’aurait jamais demandé d’aider les gens à localiser leurs vieux.
Elle avait une bouche en cul de poule et une voix de canard. Un vrai spécimen de ferme.
- Numéro ? beugla-t-elle.
- Je viens rendre visite à ma Tante Annie, expliqua Kévin.
- Je me fiche de son nom. Si elle est ici, c’est qu’elle n’en a plus. Passé soixante-cinq ans, vous n’êtes plus rien. D’abord, vous perdez la mémoire. Ensuite, vos jambes refusent de vous porter. C’est pas pour rien que le Parti vient vous chercher. Dans le temps, on les payait, ces momies-là. Faut dire qu’elles avaient fait la guerre et qu’on leur devait bien ça. Aujourd’hui, on n’a plus les moyens. Allez, je m’ennuie tant que je parle trop. Filez-moi donc ce numéro, que je vous guide avant que vous ne finissiez coincé entre quatre vieux. »
- J’en sais rien, fit Kévin, les bras ballant.
- La petite crasse qu’elle a dans le cou, votre tante. Vous ne la voyez pas ? C’est là qu’il est noté son numéro.
- Non.
- Bon essayons. C’est si rare qu’on me donne de l’occupation. Les ouvriers ne savent pas la chance qu’ils ont. Je m’ennuie tellement derrière mon bureau, moi. Et le pire, c’est qu’il me faut coudre toutes les semaines des faux cols mauves à pois verts pour remercier Elias Di Puri de la place qu’il m’a trouvée là. Ah, cet Elias ! Pourquoi faut-il qu’il soit à voile et à vapeur ? Quel gâchis ! Un homme avec autant de goût…
Kévin la dévisagea d’un air halluciné. Elle pouffa de rire et reprit, joviale :
- Soyons logique, pour commencer. Quand nous a-t-on livré votre Tante Annie ?
- A quelle époque elle a été internée ici, vous voulez dire ?
- Tu sais que les vrais idiots sont ceux qui font toujours semblant de ne rien avoir compris ?
- Un petit idiot, c’est tout de même plus mignon qu’une grosse conne, remarqua Kévin.
- Je ne vois pas ce que tu veux dire…
- Voyez comme vous êtes sympa quand vous vous y mettez, vous aussi.
La réceptionniste commençait vraiment à apprécier ce jeune homme. Il connaissait l’art de mêler l’éloge à l’insulte, cet art hautement politique qui l’excitait tant.
- Embrasse-moi sur la joue. Je suis en manque, explosa-t-elle, rubiconde.
- Non, vous avez tout ce qu’il vous faut. Les faux-cols d’Elias sont derrière vous.
- C’est vrai, admit-elle en rougissant. Depuis quand est-elle ici votre Tante ?
- Ca doit faire un an.
- Ah oui ? Un an ? Ce n’est guère précis ! Vous voyez les trois étagères, là, sur le côté ? Ces classeurs contiennent les fiches signalétiques de tous les vieux livrés il y a « plus ou moins un an ». Comment voulez-vous que je m’y retrouve ? Des vieux, on nous en amène tous les jours. Des incontinents, des grincheux, des sans gêne, des sans dents. Ils se ressemblent tous tout en étant différents. »
Il y avait maintenant dans sa voix une pointe d’acrimonie qui fleurait bon la ménopause. Elle se décrispa puis reprit, plus posée :
- Chambre 211, deuxième étage. La Tante Annie, c’est la morte-vivante qui se fait dessus chaque matin. Les veilleuses s’en plaignent tellement que je me demande pourquoi je n’y ai pas songé directement. Surtout que vous êtes un petit chieur, vous aussi. La parenté, ça se reconnaît à ces choses-là.
Kévin haussa les épaules, sans la remercier, et se dirigea vers les escaliers. Plus il montait, plus les chambres étaient petites et plus son mollet souffrait. L’odeur de propreté artificielle du rez-de-chaussée devenait plus poivrée. Au fil des marches, elle se colorait progressivement d’ammoniaque ; le tout étant relevé par quelques relents trop denses comme seuls peuvent en produire les corps usés et malades.
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