Lucrèce Borgia et la représentation de la mort
Un grand succès a couronné cette œuvre [
Lucrèce Borgia] dont la conception a pour point de départ une réminiscence de La Tour de Nesle, mais s'en éloigne par des scènes de haut dramatique qui appartiennent en propre à l'auteur.
Chaque acte en renferme une du plus grand effet ; celle du dénouement est d'un aspect aussi hardi que singulier, aussi touchant que terrible.[1]
C'est en explorant la légende d'une femme que Dumas puis Hugo ont remporté les triomphes les plus scandaleux de la scène romantique. Au-delà de ces succès, La Tour de Nesle et
Lucrèce Borgia sont les parangons du spectaculaire des années 1830, et Marguerite comme Lucrèce deux figures centrales de l'héroïsme romantique.
Quand Hugo donne
Lucrèce Borgia à la Porte Saint-Martin, la presse fait immédiatement le lien entre son personnage et celui de Marguerite.
Qu'en est-il des similitudes et des dissemblances entre ces Jocaste romantiques ? Placées au centre des regards, ces deux criminelles deviennent très vite des repères, des points de comparaison, des références.
Surgies d'une histoire lointaine et légendaire, elles accèdent au rang de mythe littéraire grâce à leurs crimes de théâtre.
Les reprises successives des deux drames au cours du XIXe siècle prouvent, si besoin est, que ces héroïnes sont des emblèmes du spectaculaire romantique. Trois points communs rapprochent ces « Locustes romantiques » : une maternité blessée, une libido affirmée, une sanguinaire cruauté.
Si la Lucrèce de Hugo est apparue comme une contrefaçon de la Marguerite de Dumas, c'est que ces deux reines de la nuit entretiennent un rapport avec la chair et avec la mort.
L'un ne fonctionne pas sans l'autre dans le fantasme que suscitent ces héroïnes, même si l'alliance revêt des formes scéniques différentes.
Les deux dramaturges envisagent le couple Éros/Thanatos dans son rapport à l'œdipe. le désir, l'orgie et le deuil entrent en effet en rivalité avec l'amour maternel.
La psychologie de ces héroïnes se construit sur une maternité endeuillée que l'Éros ne console pas : seul le recours au crime de sang permet de résoudre ce conflit et la structure dramaturgique des pièces témoigne de cet assemblage complexe.
Plusieurs similitudes dramaturgiques permettent de souligner ce conflit. Les deux drames débutent par la description des malheurs du présent ; on raconte les forfaits commis par l'héroïne.
Marguerite et Lucrèce sont ainsi accusées des maux qui s'abattent sur la ville (Venise et Paris). C'est d'elles que vient le mal.
C'est pourquoi, dans les deux cas, on relève des allusions à la peste, aux épidémies et aux forces sataniques.
D'emblée, leur portrait s'élabore à partir de comparaisons explicites : le vampire et Satan pour Marguerite, Satan pour Lucrèce. En outre, un « double » négatif de l'héroïne se mêle aux dialogues de l'exposition ; c'est Orsini pour l'une, Gubetta pour l'autre.
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