http://naturellement.typepad.fr/franck_naturellement/2006/03/le_plein_sil_vo.html
Naguère, je vous ai parlé sur ce blog du bouquin d'
Yves Cochet, "Pétrole Apocalypse".
Sa thèse, partagée par la très grande majorité des Verts, est que nous sommes entrés dans une période de déplétion pétrolière (nous avons consommé plus de la moitié des réserves disponibles) alors que, dans le même temps, la demande explose (développement de la Chine, de l'Inde...). La combinaison de ces deux éléments rend sans doute inéluctable la fin de l'ère du pétrole abondant et bon marché.
Ce qui fait actuellement débat chez Les Verts (quand on parle d'écologie, si si ça arrive...) c'est sur les effets de cette crise à venir, et si elle sera elle-même combinée ou non à des crises d'égale importance (crises sanitaires majeures, crise de l'eau, dérèglement climatique...).
Mais ne croyez pas que nous sommes abattus pour autant. Tous, nous pensons que des décisions politiques, suffisamment courageuses, permettront de limiter les dégâts de ces crises et, y compris, de changer de mode de développement, de consommation, d'échanges.
Cette thèse, je l'ai retrouvée dans un bouquin très accessible, de
Alain Grandjean et de
Jean-Marc Jancovici, "le Plein s'il vous plaît".
J'aime beaucoup la façon dont JM Jancovici essaie de populariser des idées complexes. Son site web, dont je suis fan, tout comme sa mailing-liste, sont des trésors d'inventivité à cet égard.
Par son "équivalent esclave", il démontre que le prix de l'énergie est actuellement... très faible.
Son calcul : si je loue un sherpa pour une journée, il fournira 0,5 kwh d'énergie. Un litre d'essence me permettra de récupérer 5 kwh d'énergie mécanique. le prix de ce litre ? 10 minutes de travail au SMIC. Résumé : avec 10 minutes de travail payé au SMIC, je peux louer l'équivalent de 10 journées de travail humain !
Dans mon précédent boulot, j'avais organisé un repas entre Michel Vampouille, vice-Président du Conseil régional d'IDF et JM Jancovici. Très bon souvenir, les idées survolaient la table, fusaient, rebondissaient. JMJ n'a pas sa langue dans sa poche, et n'hésitait pas à défendre son point de vue : le solaire et l'éolien ne sont pas une réponse satisfaisante à la crise à venir. Certes, remarquait MV, mais au moins cela permet de faire preuve de pédagogie, et de montrer qu'il y a d'autres choix entre le tout-pétrole et le tout-nucléaire.
Car voilà... Jancovici est pro-nucléaire. Ce qui en fait une bête noire pour l'ensemble du milieu écolo. (Ceci dit, j'ai acheté ce bouquin à Ecodif, la librairie des Verts...) Pour tout dire, je n'adhère pas à ce dogmatisme. le nucléaire est par définition intrinsèquement anti-écolo : gestion non durable des déchets (ou trop durable !), production centralisée, refus de prise en compte des risques. Mais je peux comprendre que des scientifiques ne partagent pas ce point de vue. Ce que je leur demande en revanche, c'est de faire entrer les choix scientifiques, de la technique, dans le débat politique. La France est le pays le plus nucléarisé de la planète... sans qu'il n'y ait un seul vote au parlement.
En bon pragmatique que je suis, antinucléaire certes, je constate que 80% de notre électricité est nucléaire (et 15% hydraulique) et que, pour les années à venir, sur le strict point de vue de l'électricité, nous allons nous en tirer sans trop de difficultés... ce qui nous laissera le temps de sortir du tout-pétrole, puis du tout-nucléaire ensuite.
Le bouquin de Jancovici (et de
Alain Grandjean) ne dit pas vraiment autre chose, et, sur cette base-là, il y a de quoi discuter, et très largement.
Car si nous discutons beaucoup chez Les Verts, nous apportons assez peu de solutions, il faut bien le dire. Ou, plutôt, celle préconisée par
Yves Cochet, le ticket de rationnement (certes matérialisée par une carte à puce) ne fait pas l'unanimité, loin s'en faut.
C'est pourquoi la solution proposée par le livre de Jancovici et Granjean, une augmentation massive de la fiscalité sur les carburants fossiles, sur la base de l'émission de CO2, pour à la fois lutter contre le réchauffement climatique et aider à se sevrer du tout pétrole, me semble très intéressante.
Comme expliqué dans le bouquin, le rationnement (prévu aussi par le gouvernement anglais) nécessite la mise en place d'une administration, d'un contrôle. C'est un coût aussi. Cela provoque un marché noir, sur des bases ultra-libérales, dont les plus-values échappent totalement à l'Etat.
La fiscalité prépare à un coût élevé de l'énergie et, dans le même temps, donne des moyens à l'Etat, dans la phase de transition, pour construire les alternatives. Car, à terme, il faudra beaucoup plus de transports publics, de logements moins consommateurs d'énergie... c'est une nouvelle économie, avec un nouvel aménagement du territoire, avec une agriculture plus proche, qu'il faudra bien élaborer, et cela demande des moyens.
Le point fort du rationnement, c'est l'égalité de tous devant le fin du pétrole abondant. Ménage riche comme ménage modeste a le droit au même nombre de litres de pétrole. Sauf que... le bobo parisien qui habite à 10 stations de métro de son travail utilisera son rationnement pour ses week-ends, voire pour prendre l'avion pour aller au soleil l'hiver, quand la famille de la lointaine banlieue, sans transport collectif, aura à peine de quoi se déplacer avec le rationnement. De ce point de vue, l'égalité est un leurre. D'autant que, comme au bon temps du rationnement alimentaire, il faudra bien compter sur les lobbies divers et variés pour considérer que telle profession a le droit à un rationnement plus important, les médecins pour se déplacer, les commerciaux, les diplomates... Au total, il y en aura qui seront plus égaux que d'autres. Je pense donc que c'est une fausse bonne idée.
A l'opposé, des instrument fiscaux, salariaux, peuvent être élaborés pour rendre neutre l'augmentation de la fiscalité sur les ménages les plus modestes. On parle de revenu minimum chez Les Verts, d'impôt négatif. Pourquoi ne pas consacrer une part importante de cette fiscalité nouvelle à un impôt négatif ? Chacun reçoit par an 100, 200 euros de l'Etat, pour compenser la hausse des carburants, quel que soit son revenu par ailleurs...
On le voit, ce livre ouvre le débat. Il montre que beaucoup de nos idées sont partagées au-delà de nos cercles habituels. Il se propose d'être saisi par le milieu politique. Pour ma part, j'espère que Les Verts sauront avoir l'intelligence de dialoguer sans tabou avec ses auteurs...