ISBN : 207013458X
Éditeur : Gallimard (2011)


Note moyenne : 3.39/5 (sur 79 notes) Ajouter à mes livres
PRIX GONCOURT 2011

« J’allais mal ; tout va mal ; je me désinstallais, j’attendais la fin. Quand j’ai rencontré Victorien Salagnon, il ne pouvait être pire, il l’avait faite tout entière la guerre de vingt ans qui nous obsède, qui n’arrive pas à finir, il... > voir plus
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Critiques et avis

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    • Livres 5.00/5
    Par Bigmammy, le 08 janvier 2012

    Bigmammy
    Il n'est vraiment pas dans mes habitudes d'acheter le prix Goncourt. Bien au contraire. J'ai fait une exception cette année, parce que j'ai lu de bonnes critiques et que j'étais fascinée de savoir qu'il s'agissait d'un premier roman, publié tout de suite chez Gallimard, écrit par un professeur lyonnais de Sciences Nat, un peu Monsieur Tout-le-Monde, en somme.
    Tout dans ce livre est contenu dans son titre. On y parle d'art – ici c'est la peinture chinoise, à l'encre noire – d'identité française – donc du concept fumeux de race – et de guerre. La guerre de vingt ans qui secoua la France entre 1944 et la fin des guerres coloniales. Et ce livre, dès les premières pages, est un enchantement. Des mots simples, des phrases courtes, des descriptions qui donnent à voir. On ne le lâche qu'à la 634ème page. de tous les livres que j'ai lus cette année, c'est celui qui me laissera la plus forte impression.
    Deux personnages, deux récits entrelacés. Celui du narrateur, un jeune homme transparent, aboulique, sans passé, sans avenir, et un vieil homme au regard bleu, émacié, ancien militaire ayant survécu à l'insurmontable. Entre ces deux êtres aussi dissemblables qu'on peut l'imaginer se noue une relation étrange : celle de la transmission du savoir – l'art de peindre – et de l'expérience – celle des conflits coloniaux.
    Le capitaine de parachutistes Victorien Salagnon a ramené de l'enfer de la bataille d'Alger son Euridyce et, s'il veut rester à son côté, il ne faut surtout pas qu'ils se retournent. Cependant, leur histoire d'amour, le souffle de leurs corps, ils vont le transmettre à ce jeune narrateur, apprenti dans l'art de peindre mais qui, à la fin de son initiation, deviendra un homme plus complet, plus apte à saisir la vie, l'amour.
    Au passage, se déroule l'épopée tragique des combats que la France a menés pour se libérer de l'Allemagne puis conserver son empire colonial, et des massacres qui les ont jalonnés : le maquis, la bataille de France, l'Indochine, l 'Algérie, selon une mécanique de l'absurde. Et là, nous voici transportés au cœur des combats, mieux qu'au cinéma. L'auteur captive, nous marchons avec Victorien Salagnon, nous survivons avec lui, nous le trouvons sympathique, même lorsqu'il torture, étripe, vise et tue. Dans le monde d'aujourd'hui, où se situe le narrateur – plus exactement le roman commence en 1991 – les cicatrices du conflit algérien sont toujours à vif. L'explication de l'instrumentalisation du concept de race est simple, logique, naïve et sincèrement désolée. « La race survit à toutes ses réfutations, car elle est le résultat d'une habitude de pensée antérieure à notre raison. »(p . 178), ou encore « La race sait alléger les graves questions par des réponses délirantes. Je veux vivre parmi les miens mais comment les reconnaître sinon par leur aspect ? »
    Un roman foisonnant, superbement écrit, qui vous laisse bouche bée, un rien assommé d'images, de senteurs, de sentiments, de contradictions. Un très beau livre.
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    Critique de qualité ? (23 votes positifs)
    • Livres 2.00/5
    Par Kadoc, le 05 octobre 2011

    Kadoc
    Étrange objet littéraire que celui-ci.
    Ouvrage bicéphale, réfléchissant à voix haute et, au bout du compte, se parlant à lui même.
    "L'Art Français de la Guerre" aborde des thèmes complexes et essentiels. Il expose des thèses et leurs antithèses de façon assez scolaire. Multiplie les points de vue, empile les redondances et, au final, s'enlise dans les images faciles et stéréotypées.
    Le style est amplement perfectible.
    Les 600 pages que l'on nous sert, ces deux livres en un, mériteraient une réelle relecture.
    La répétition semble être une marotte de l'auteur. Comme s'il s'agissait de nous asséner son propos de force ou de nous faire passer un examen de bonne lecture.
    Car ce qui gène aussi dans ce livre, c'est un côté pédagogique mal assumé. C'est, sans être péjoratif, un livre de prof.
    Voilà un livre trop épais pour ce qu'il a réellement à dire.
    Trop voulu par son auteur pour avoir été réellement objectivé tant au niveau du style que du propos.
    Un livre qui n'est aucunement à la hauteur de l'ambition d'un écrivain qui a manqué d'humilité face à la tâche qu'il s'est lui-même imposé ou qui a, devant l'ampleur du travail nécessaire, baissé les bras et s'est contenté d'une version non aboutie.
    Un gros livre, au style trop épais, aux sujets trop nombreux et trop complexe pour un auteur trop pressé. Au final, une "leçon" mal donnée qui donne rapidement envie de faire la lecture buissonnière.

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    Critique de qualité ? (28 votes positifs)
    • Livres 5.00/5
    Par jtriaud, le 14 mai 2012

    jtriaud
    J'aime les titres mystérieux de romans et qui laissent à penser...L'Art Français de la Guerre m'a charmé par son titre. Mais est-ce encore un roman ? C'est déjà une oeuvre pleine de toute une époque, inclassable prose poétisée qui nous mène aux confins vertigineux d'une réalité effroyable.
    "On ne s'entretue bien qu'entre semblables"
    L'Art Français de la Guerre parle de nous Français ou plutôt de ce qu'il en reste après une guerre de 20 ans. le narrateur : "qu'est-ce qu'être français ? le désir de l'être, et la narration de ce désir en français, récit entier qui ne cache rien de ce qui fut, ni l'horreur, ni la vie qui advint quand même." Car nous avons mené une guerre, qui longtemps n'a pas été nommée, de 1945 à 1962 sans percevoir ce qu'elle bouleversait au plus profond de nous-mêmes. Alexis Jenni sait mieux que quiconque rendre cette putréfaction intérieure de la nation française. Ce qui lui ronge les os, ce sont les colonies devenues indépendantes, ce sont ses défaites indochinoise et algérienne. Toujours le narrateur : "nous nous sommes brisés en ne reconnaissant pas l'humanité pleine de ceux qui faisaient partie de nous. On a ri de n'avoir pas osé nommer 'guerre' ce que l'on évoquait comme 'les événements'. On a cru que parler de 'guerre' marquerait la fin de l'hypocrisie. Mais dire 'guerre' renvoie là-bas à l'étranger, alors que ces violences avaient bien lieu entre nous. Nous nous comprenions si bien ; on ne s'entretue bien qu'entre semblables".
    La réécriture de l'histoire nous guérira de l'infection
    de l'Indochine à la banlieue lyonnaise en passant par Alger, Victorien Salagnon a tout vécu de cette période, lui qui s'était engagé tout jeune pour défendre la France occupée par des barbares. Tout vécu et surtout le pire : la forêt indochinoise où il a transpiré et où sa vie n'aura tenu qu'à un rien, la casbah et les hauteurs d'Alger où la torture et les bombes allaient bon train. Victorien Salagnon, devenu peintre grâce l'enseignement d'un vieil aristocrate asiatique, termine sa vie à Voracieux-les-Bredins, banlieue lyonnaise. Une vie glauque aux côtés de sa compagne, Euridyce, aimée sous les bombes allemandes, perdue de vue, puis retrouvée et sauvée de l'enfer de la guerre d'Algérie.
    Victorien Salagnon, revenu de cette guerre de 20 ans, où il aura tout vu et tout fait, n'en finit pas de peindre et d'enseigner au narrateur son art du pinceau. Mais peut-on vraiment faire autre chose que la guerre quand on a été parachutiste pendant 20 ans ? Certains, comme ce Mariani, qui a été aux côtés de Salagnon depuis l'Indochine, se sont enfermés dans leur pensée destructrice. Pour Mariani, qui habite aussi Voracieux-les-Bredins, il faut employer les mêmes méthodes avec les populations immigrées qu'avec les Algériens colonisés : la force. le narrateur : "les violences au sein de l'Empire nous ont brisés ; les contrôles maniaques aux frontières de la nation nous brisent encore."
    Car ce qui est génial et effrayant dans ce roman, c'est justement ce parallèle entre les méthodes d'antan pour mâter les colonies et ce que nous faisons aujourd'hui à tous ceux qui sont étrangers. Comme le pressent si bien le prix Goncourt 2011, tout ceci conduira aux mêmes désastres : nous invoquons toujours la force mais elle nous échappe depuis bien longtemps. Ce n'est pas simplement un parallèle, c'est une infection qui nous ronge et qui nous détruira si nous ne nous efforçons pas de réécrire notre histoire en plus grand. Et pour cela nous avons besoin de romanciers du talent d'Alexis Jenni
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    Critique de qualité ? (12 votes positifs)
  • Par medsine, le 28 mai 2012

    medsine
    Difficile d'avoir un avis tranché sur ce copieux prix Goncourt tant il fascine et repousse à la fois. le style littéraire est un peu mis à mal notamment par la narration et l'emploi d'une langue inégale. Par exemple, l'alternance entre le récit romanesque, qui décrit au passé l'expérience militaire de Victorien Salagnon, avec celui au présent du narrateur est relativement classique mais un peu lassante. Il y a parfois des envolés lyriques et parfois des tournures si mal embouchées qu'on doit s'y reprendre à deux ou trois fois pour les comprendre. Bref, ce gros pavé m'a semblé un peu décousu.
    L'intrigue a su toutefois maintenir mon attention et j'ai très vite fini ce roman.
    La vie de Victorien Salagnon a été marquée par la deuxième guerre mondiale quand il s'est engagé dans les forces armées résistantes à l'occupant. Après l'armistice, il devient militaire de carrière chez les paras et poursuit les combats en Indochine. L'horreur poisseuse de la guerre lui apparaît contre un ennemi moins bien équipé (en pyjama noir et bicyclette) mais innombrable et quasi invisible. Lui apparaît aussi la fraternité militaire, la peur, la chance et l'art de la peinture à l'encre de Chine. Il pratique chaque jour cet art de peindre qu'il développe auprès d'un maître. Ce dernier lui enseignera finalement ce que représente la France pour ses citoyens et ses « sujets ». Là est peut-être le thème principal du livre : qu'est-ce que l'identité nationale ? Qu'est-ce qui différencie un homme d'un autre ? Qu'est-ce qui fait qu'on s'identifie comme ami ou ennemi?
    Après la défaite, les parachutistes qui constituent à l'époque les meilleurs soldats du monde sont envoyés en Algérie. L'armée y développe L'Art Français de la Guerre, le combat contre un ennemi qui nous ressemble mais qui n'est pas nous. La recherche de la Victoire par la Terreur. Mariani, le frère d'arme de Salagnon, représente l'étape finale de la dérive militaire en Algérie. Il devient une machine à torturer et à tuer sans plus chercher à savoir s'il frappe un suspect ou un innocent. Comment un tel homme pourra-t-il revenir à la vie civile ?
    Comment une telle stratégie appliquée à un peuple entièrement terrorisé et révolté peut-elle aboutir à une victoire ? On peut se poser la question au regard de la situation actuelle en Syrie par exemple.
    Ce livre laisse un gout bizarre, il aurait peut-être gagné à être raccourci et construit différemment. On ne lui ôtera pas l'intérêt de nous pousser à réfléchir.
    25 mai 2012
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    Critique de qualité ? (10 votes positifs)
    • Livres 3.00/5
    Par mariech, le 11 janvier 2012

    mariech
    Que c'est difficile de faire une critique de ce livre .
    Comment dire j'avais à la fois envie de continuer ma lecture car certains passages sont géniaux , avec une analyse très fine et à d'autres moments , l'enthousiasme retombait un peu , donc pas vraiment un coup de coeur malgré d'indéniables qualités .
    Mais comment juger ?
    Le style m'a bien plu , l'écriture est très belle , fluide mais certains passages paraissent artificiels , surtout ceux qui se passent actuellement , difficile de cerner ce personnage qui passe de profiteur ( il est en congé de ' fausse 'maladie ) à apprenti peintre attentionné puis à amoureux romantique . C'est ça qui m'a déplu , beaucoup de digressions qui m'apportent rien , bien au contraire ,elles ne font qu'embrouiller .
    Peut-être suis je trop sévère comme on l'est en cherchant ( et trouvant ) les défauts d'une jolie femme .
    En conclusion , je félicite l'auteur car pour un premier roman , il est remarquable mais il m'a manqué un petit quelque chose pour que je puisse vraiment l'apprécier .
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    Critique de qualité ? (22 votes positifs)

Critiques du Magazine Littéraire



  • Critique de Vincent Landel pour le Magazine Littéraire

    Le premier roman d'un professeur de biologie, L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni, est un coup de maître. «Qu’est-ce qu’un héros ? Ni un vivant ni un mort, un &eci... > lire la suite

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Critiques presse (9)


  • Lexpress , le 30 novembre 2011
    Mais si l'écrivain remue le passé de manière dérangeante et assez ambiguë (là réside aussi la force du livre), c'est pour mieux mettre en lumière la réalité sociale d'aujourd'hui [...]. Et nous rappeler l'absurdité de tous les discours simplistes.
    Lire la critique sur le site : Lexpress
  • Cyberpresse , le 14 novembre 2011
    Il y a un souffle épique dans ce premier roman d'Alexis Jenni, parfois trop, ce qui plombe certaines pages d'une lourdeur et d'une grandiloquence agaçantes -françaises, aurait-on envie de dire-, mais la traversée est fascinante et en dit beaucoup sur «l'État» d'esprit de la France actuelle, torturée par son passé.
    Lire la critique sur le site : Cyberpresse
  • LeMonde , le 04 novembre 2011
    Cet épais roman, dont le souffle ébouriffant vire parfois à l'emphase, interroge ainsi, entre mille autres choses, la manière dont l'histoire d'un pays est transmise d'une génération à l'autre.
    Lire la critique sur le site : LeMonde
  • LaLibreBelgique , le 02 septembre 2011
    Alexis Jenni a écrit la grande surprise de la rentrée littéraire, le roman que l’on n’attendait pas. “L’Art français de la guerre” raconte les sales guerres coloniales et comment elles ont forgé le racisme actuel.
    Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
  • Lexpress , le 01 septembre 2011
    [...] La force d'Alexis Jenni, c'est de défendre sa "thèse" par un art romanesque original et déroutant. Vraiment singulier, oui.
    Lire la critique sur le site : Lexpress
  • Lexpress , le 31 août 2011
    L'évocation de plus d'un demi-siècle de guerres nationales à travers la relation d'un bizut et de son mentor. Une réussite.
    Lire la critique sur le site : Lexpress
  • Culturebox , le 29 août 2011
    Si ce livre d’un inconnu a tant convaincu, c’est qu’il offre un triple bonheur d’écriture, de construction romanesque et d’humanité. Et qu'il rappelle des vérités élémentaires : "classer" (en races, en religion...) "n’est pas penser". Curieusement, ce livre qui égrène tant d' atrocités ouvre une porte lumineuse sur l’avenir.
    Lire la critique sur le site : Culturebox
  • LePoint , le 25 août 2011
    Avec sa fresque militaire, Alexis Jenni offre à la gloire française un mausolée stupéfiant. […] C'est un livre magnifique.
    Lire la critique sur le site : LePoint
  • Bibliobs , le 24 août 2011
    C'est un premier roman magistral.
    Lire la critique sur le site : Bibliobs

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Citations et extraits

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  • Par magdala, le 17 mai 2012

    ce fut une guerre propre qui ne laissa pas de taches sur les mains des tueurs. il n'y eut pas vraiment d'atrocités, juste le gros malheur de la guerre, perfectionné par la recherche et l'industrie.
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  • Par GabySensei, le 31 juillet 2011

    J'avais travail, maison et femme, qui sont trois visages d'un réel unique, trois aspects d'une même victoire: le butin de la guerre sociale. Nous sommes encore des cavaliers scythes. Le travail c'est la guerre, le métier d'un exercice de la violence, la maison un fortin, et la femme une prise, jetée en travers du cheval et emportée.

    Cela n'étonnera que ceux qui croient vivre selon leur choix. Notre vie est statistique, les statistiques décrivent mieux la vie que tous les récits que l'on peut faire. Nous sommes cavaliers scythes, la vie est une conquête: je ne décris pas une vision du monde, j'énonce une vérité chiffrée. Regardez quand tout s'effondre, regardez dans quel ordre cela s'effondre. Quand l'homme perd son travail et n'en retrouve pas, on lui prend sa maison, et sa femme le quitte. Regardez comment cela s'effondre. L'épouse est une conquête, elle se vit ainsi; l'épouse du cadre au chômage abandonnera le vaincu qui n'a plus la force de s'emparer d'elle. Elle ne peut plus vivre avec lui, il la dégoûte, à trainer pendant les heures de bureau à la maison, elle ne supporte plus cette larve qui se rase moins, s'habille mal, regarde la télévision pendant le jour et fait des gestes de plus en plus lents; il lui répugne ce vaincu qui tente de s'en sortir mais échoue, fait mille tentatives, s'agite, s'enfonce, et sombre sans recours dans un ridicule qui amollit son regard, ses muscles, son sexe. Les femmes s'éloignent des cavaliers scythes tombés au sol, de ces cavaliers démontés maculés de boue: c'est une réalité statistique, qu'aucun récit ne peut changer. Les récits sont tous vrais mais ils ne pèsent rien devant les chiffres.
    (P111)
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  • Par GabySensei, le 07 août 2011

    J'avais pour présenter les tripaillons chinois, reconstitué le chou mythologique d'où nous venons tous, ce légume génératif que l'on ne trouve pas dans les jardins. A l'aide de feuilles de chou vert j'avais recréé un nid, et en son cœur, bien serré, j'avais mis la tripe rouge, trachée en l'air, disposée comme elle est quand elle est dedans. Je l'avais préservé de la découpe car sa forme intacte en était tout le sel.

    J'avais fait frire les crêtes de coq, juste un peu, et cela les avait regonflées et avait fait jaillir leur rouge. Je les servis ainsi, brûlante et turgescentes, sur un plat noir qui offrait un terrible contraste, un plat lisse où elles glissaient, frémissaient, bougeait encore.

    "Prenez-les avec des baguettes, des pincettes allais-je dire, et trempez-les dans cette sauce jaune. Mais attention, ce jaune-là est chargé de capsaïne, bourré de piment, teinté de curcuma. Vous pouvez aussi choisir celle-là si elle vous convient mieux. Elle est verte couleur tendre, mais tout aussi forte. Je l'ai chargée d'oignon, d'ail et de radis asiatique. La précédente ravage la bouche, celle-ci ravage le nez. Choisissez; mais dès que vous essayez il est trop tard."

    Les crêtes frites dont je n'avais pas épongé l'huile glissaient vraiment trop dans le plat noir; un mouvement brusque au moment de les poser en fit déraper une qui jaillit comme d'un tremplin et heurta la main d'un convive, il gémit, la retira vivement, mais ne dit rien. Je continuai.

    Je n'avais pas coupé le boudin et ne l'avait pas trop cuit plus non plus. Je l'avais enroulé en spirale dans un grand plat hémisphérique, et juste parsemé de curry jaune et de gingembre en poudre, qui à la chaleur dégageaient leur parfum piquant.

    Enfin je plaçai au centre les têtes tranchées, les têtes de moutons laissées intactes posées sur un plat surélevé, disposés sur un lit de salade émincée, chacune regardant dans une direction différente, les yeux en l'air et la langue sortie, comme une parodie de ces trois singes qui ne voient rien, n'entendent rien, ne disent rien. Ces cons.

    "Voila", dis-je.
    Il y eut un silence, l'odeur envahissait la pièce. S'ils n'avaient pas tous ressenti ce sentiment d'irréalité, nos convives auraient pu être incommodés.
    "Mais c'est dégueulasse!" dit l'un deux d'une voix de fausset. [...] Je me souviens de la musique exacte de ce mot qu'il prononça pour dire son malaise: le d comme un hoquet, le a long, et le sse traînant comme un bruit d'atterrissage sur le ventre. La musique de ce mot, je m'en souviens bien plus que de son visage car il avait prononcé "dégueulasse" comme dans un film des années cinquante, lorsque c'était le mot le plus violent que l'on pouvait se permettre en public. [...]

    Je les servis à la main car aucun outil ne peut convenir, seule la main, et surtout nue. J'ouvris de mes doigts le chou génératif, empoignai la tripaille luisante, en rompt les cœurs, les rates, désagrégeai les foies, ouvris d'un pouce bien rouge les trachées, les larynx, les côlons pour rassurer mes hôtes quant au degré de cuisson: pour de telles viandes seule une flamme modérée peut convenir, la flamme doit être une caresse, un effleurement coloré, et l'intérieur elle doit saigner encore.
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  • Par mandarine43, le 24 octobre 2011

    [ Incipit ]

    COMMENTAIRES I

    Le départ pour le Golfe des Spahis de Valence

    Les débuts de 1991 furent marqués par les préparatifs de la guerre du Golfe et les progrès de ma totale irresponsabilité. La neige recouvrit tout, bloquant les trains, étouffant les sons. Dans le Golfe heureusement la température avait baissé, les soldats cuisaient moins que l’été où ils s’arrosaient d’eau, torse nu, sans enlever leurs lunettes de soleil. Oh ! ces beaux soldats de l’été, dont presque aucun ne mourut ! Ils vidaient sur leur tête des bouteilles entières dont l’eau s’évaporait sans atteindre le sol, ruisselant sur leur peau et s’évaporant aussitôt, formant autour de leur corps athlétique une mandorle de vapeur parcourue d’arcs-en-ciel. Seize litres ! devaient-ils boire chaque jour, les soldats de l’été, seize litres ! Tellement ils transpiraient sous leur équipement dans cet endroit du monde où l’ombre n’existe pas. Seize litres ! La télévision colportait des chiffres et les chiffres se fixaient comme se fixent toujours les chiffres : précisément. La rumeur colportait des chiffres que l’on se répétait avant l’assaut. Car il allait être donné, cet assaut contre la quatrième armée du monde, l’Invincible Armée Occidentale allait s’ébranler, bientôt, et en face les Irakiens s’enterraient derrière des barbelés enroulés serrés, derrière des mines sauteuses et des clous rouillés, derrière des tranchées pleines de pétrole qu’ils enflammeraient au dernier moment, car ils en avaient, du pétrole, à ne plus savoir qu’en faire, eux. La télévision donnait des détails, toujours précis, on fouillait les archives au hasard. La télévision sortait des images d’avant, des images neutres qui n’apprenaient rien ; on ne savait rien de l’armée irakienne, rien de sa force ni de ses positions, on savait juste qu’elle était la quatrième armée du monde, on le savait parce qu’on le répétait. Les chiffres s’impriment car ils sont clairs, on s’en souvient donc on les croit. Et cela durait, cela durait. On ne voyait plus la fin de tous ces préparatifs.
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  • Par mariech, le 11 janvier 2012

    Nous avons semé la terreur , et nous avons récolté le pire ; tout ce qu'elle connaissait , tout ce qu'elle aimait , s'est effondré dans les flammes et l'égorgement . Tout a disparu . Elle souffre comme les princesses de Troie , dispersées sans descendance dans des palais qui ne sont pas les leurs , toute leur vie d'avant anéantie par le massacre et l'incendie . Et on lui refuse la mémoire . On lui refuse de se plaindre , on lui refuse de comprendre , alors elle hurle comme les pleureuses aux enterrements des assassinés , elle en appelle à la vengeance .
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Alexis Jenni, lauréat du Prix Goncourt 2011, avec son roman "L'Art français de la guerre"
Retrouvez l'univers d'Alexis Jenni sur Fnac.com : www4.fnac.com Découvrez la rencontre avec Alexis Jenni, lauréat du Prix Goncourt 2011, autour de son roman "L'Art français de la guerre". "J'allais mal ; tout va mal ; je me désinstallais, j'attendais la fin. Quand j'ai rencontré Victorien Salagnon, il ne pouvait être pire, il l'avait faite tout entière la guerre de vingt ans qui nous obsède, qui n'arrive pas à finir, il avait parcouru le monde entier avec sa bande armée, il devait avoir du sang jusqu'aux coudes. Mais il m'a appris à peindre. Il devait être le seul peintre de toute l'armée coloniale, mais là-bas on ne faisait pas attention à ces détails. Il m'apprit à peindre, et en échange je lui écrivis son histoire. Il dit, et je pus montrer, et je vis le fleuve de sang qui traverse ma ville si paisible, je vis l'art français de la guerre qui ne change pas, et je vis l'émeute qui vient toujours pour les mêmes raisons, des raisons françaises qui ne changent pas. Victorien Salagnon me rendit le temps tout entier, à travers la guerre qui hante notre langue." L'histoire commence avec la première guerre du Golfe : le narrateur, en pleine crise personnelle, fait la connaissance d'un ancien militaire devenu peintre, Victor Salagnon. À travers les souvenirs de Salagnon défilent cinquante ans d'histoire de France revue à travers le fait militaire : la Deuxième guerre mondiale, l'Indochine, l'Algérie... Au-delà du récit d'une amitié entre deux hommes, une interrogation sur la ...








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