[ Incipit ]
L'amour moderne.
Elle avait toujours un bon quart d'heure d'avance, non pas vraiment par impatience, ni par trop vive envie de me voir, mais pour une simple question d'horaire. Sa coupure commençait vers seize heures ou dans ces eaux-là, pour elle ça n'avait pas de sens de repasser d'abord par la maison, et d'en ressortir dix minutes après pour venir me prendre. Alors elle se plantait là, dans cette rue sans boutique, elle m'attendait parfois salement, je pense aux jours de pluie, ou à tous ceux où il faisait froid. Je ne m'en rends compte que maintenant, pourtant j'aurais dû songer au dévouement que ça représente, surtout l'hiver, ce long quart d'heure qu'elle passait seule sur ce bout de trottoir, sans le moindre abri. À ce que j'en sais elle ne bougeait pas, elle s'adossait à l'arbre mince qu'il y avait là, juste en face de la sortie, elle fumait une cigarette ou deux, en pensant à quoi, à moi sans doute, à ce que serait sa vie si je n'étais pas là. À cause de ce travail qu'elle reprendrait tout à l'heure, jusqu'à très tard le soir, elle était habillée très femme, une jupe noire lui arrivait juste au-dessus des genoux, elle portait des collants chair, des chaussures élégantes à talons, un chemisier blanc en général, un simple manteau par-dessus en hiver, de toute façon elle n'avait jamais froid, jamais d'écharpe, le cou nu toujours offert, sans même une perle bas de gamme. Elle restait là sans se mélanger aux autres, son caractère l'amenait à ça, à être un peu en marge, on la disait de son époque, moins pour l'atteindre que pour la résumer. Tout autour les temps changeaient, jupes courtes et voitures à angle droit, Renault 12 et Barbarella, mais d'élever seule son enfant, sans que ça ait valeur d'emblème, ça lui valait des commentaires, on trouvait ça pas trop normal, un peu bizarre, on se disait bien que ce devait être ça, l'amour moderne.
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