Vu le calme qui règne dans la région, vu l'ennui permanent qui y rôde, on aura quelque indulgence quant aux façons de se distraire. Ici, de loin en loin, la grippe des uns alimente le feuilleton des autres, les fièvres donnent lieu ... > voir plus
La population a mauvais esprit. Ainsi quand les gens voyaient passer notre voiture, une vieille R 16 comme on n'en fait plus, on voyait bien qu'on les faisait rire. Cette ironie visait peut-être l'allure générale de l'attelage, ou le fait d'installer la grand-mère dans le hayon arrière, imperturbable sur son fauteuil, exposée comme en vitrine. C'était pourtant elle qui voulait qu'on l'installe là, avec la route qui se débine en point de mire. La vieille, elle ne supportait pas l'idée d'être à l'avant. De voir tous ces virages qui vous arrivent de face, tous ces poteaux qui vous foncent dessus et ces voitures à contresens, ça la remuait autant qu'un film à grand spectacle. Alors que de voir les tournants s'étirer gentiment à l'arrière, de voir le long ruban se dérouler docile, à peine marqué par notre passage, ça la rassurait.
D’ici on ne leur voyait que les roues. Les pauvres n’avaient dû faire qu’un tonneau simple, figure certes la plus élémentaire, mais la moins confortable après coup. Pas de doute qu’ils ne devaient pas péter le feu là-dedans, et autant il serait grand seigneur de leur porter secours, autant il serait malvenu d’être tenus pour responsables.
– Allez zou, ordonna la mère…
Et déjà se dessinait l’amertume d’avoir fait un accident pas banal, assez spectaculaire quant au résultat, et de ne même pas pouvoir s’en vanter.
La vieille, c'est sans broncher qu'elle te gavait une oie à mains nues et qu'elle décapsulait les poules, c'est sans tiquer qu'elle ôtait son pyjama à monsieur lièvre, juste après lui avoir fait le coup du lapin. Sa seule délicatesse dans la vie, c'était de dépiauter méthodiquement ses bonbons, tout en repliant bien le papier et en prenant tout le temps de les laisser fondre. Pour le reste, toutes ces activités que la vie suppose, elle y allait franco.
[ Incipit, puis les 9 premières pages du livre en PDF sur le site de l'éditeur : ]
Pour avoir les dents du bonheur, on se passait des lames de couteau entre les dents, convaincus qu'en les écartant un peu, on passerait nous aussi pour des heureux.