-
C'est le premier jour du pont, le premier matin. L'aube polaroîde. Les noirs qui éclairent et les blancs qui foncent, la pigmentation progressive de tous les verts - fluo, émeuraude, pistache, vérinèse, amande, anis, absinthe, turquoise, hollywood chewing-gum, épinard et malachite, anglais, céladon -, bientôt fixé sur la rétine, et le fleuve est là, souple, les plis calmes, de longues herbes fluorescentes s'y étalent en surface, des taillis dérivent, des bidons, des bouteilles : l'eau est laiteuse et sale.
-
Par jostein le 23/11/2010
le pont contre la forêt, l'économie contre la nature, le mouvement contre l'immobilité
-
La première fois qu'ils se retrouvèrent au sommet de la tour Coca, ils se firent surprendre par le gigantisme du ciel, se reçoivent une claque violente, l'air était irisé, rapide, des milliards de gouttelettes microscopiques diffractaient le mouvement et la lumière, euphorisaient l'espace qui soudain se dilatait à toute vitesse, et ils rirent, saoulés.
-
Le pont inachevé est massif dans la nuit, une présence monstrueuse, très noire, Waldo le dévisage à voix basse, l’éclairage de nuit ne doit pas être trop fort, trop spectaculaire, Georges, je ne veux pas du sabre de flamme, de faisceaux qui sculptent, d’ampoules qui appuient, toute cette saloperie de grandiloquence, les tours ne seront pas éclairées jusqu’au sommet afin qu’on puisse penser qu’elles se prolongent dans la nuit, le tablier sera un simple trait comme une ligne de fuite, et on réglera la balance entre les ombres, entre les différentes qualités d’ombre, on fera toucher les matières, le fleuve, la ville, la forêt et, pour le pont, je veux seulement que l’on sente la force dans les câbles.
-
Par ChezLo le 05/03/2011
La drague avance lentement dans le fil du fleuve, lourde et têtue, elle débarrasse, racle, aspire, décrasse le lit du fleuve de toute la merde qui s’y est déposée, qui s’y dépose, jour après jour; dérocte le chenal, saluée alors merveilleuse tâcheronne nécessaire bonniche, son énorme fraise à trois têtes – trois fois l’envergure et la puissance du bel outil de forage pétrolier en eau très profonde tout de même – fouraillant la roche pour conserver un passage aux coques des majestueux navires, cargos d’aventure, et pétroliers dernier cri. Les deux garçons marquent un recul devant les citernes où se déverse le fond du fleuve, vase noirâtre pâte sédimentaire remontée des profondeurs, alluvions sans âge, aucun scintillement là-dedans, rien, ils se mettent pourtant à y guetter la tranche d’une épave, un morceau de tôle, un débris humain, un os de crâne peut-être, (…) Ils s’excitent, rigolards, ne cherchent rien, n’espèrent rien, pas même la fortune, l’avenir n’a pas de forme pour ceux qui vivent au jour le jour, sans autre tension que celle de leur jeunesse, ils tendent les mains, paumes vastes et doigts habiles, toujours prompts à palper de quoi jour, de quoi se faire un peu de thune, toujours partant pour la première connerie.
-
Par litolff le 25/02/2011
Leurs peaux que l'obscurité fusionne prennent même température et mêmes nuances carbone, ils se tendent une main jusqu'à se toucher par-dessus le lit, jusqu'à se rapprocher l'un contre l'autre, alors c'est le grand tâtonnement, l'opéra tactile, et les corps à fragmentation multiple qui se débrouillent parfaitement dans la pénombre.
-
L'hiver dure, fourreau de verre. Le froid gaine la ville. Céruse les perspectives, précise les sons, détache les gestes, et le ciel prend dans tout cela une part exagérée.
-
[…] il se recule juste assez pour qu’elle puisse lui déboutonner son jean et fléchir sur ses jambes pour lui rouler son caleçon au sol, puis rejette juste assez ses épaules en arrière pour qu’elle fasse coulisser sur ses bras les manches de sa chemise, un gymkhana qui accélère la cadence de leur respiration, accroît leur transpiration, et bientôt les vitres de la cabine se couvrent de buée, le gaz carbonique qu’ils expriment et l’effet Joule de leurs corps nus les enclavent dans une vapeur de sauna, nuée de condensation qui les soustraits au regard des hiboux, chauves-souris et papillons de nuit, à celui des aviateurs et des adolescents qui glandent la nuit sur les toits des buildings, un halo qui les tient ensemble, à l’abri au cœur des ténèbres, quand pourtant la cabine se dilate, mouvante, plastique, zone érogène illimitée […].
-
On comprend que Summer, encouragée de la sorte, finisse par regarder les gamines de son âge comme des êtres mineurs. Elle s’empressa de fuir leur obsession de l’amour, leurs confidences interminables, leur lamento masochiste, la fragilité acidulée qu’elles endossaient si volontiers pour séduire. Se priva tout autant de leur peau, de leur rigolades, de leurs complicités nocturnes, de leur solidarité, se priva bêtement de leur douceur. Et décida pour elle-même, à treize ans, un jour où elle s’était laissé caresser au cinéma par un garçon qu’elle aimait mais qui se foutait d’elle, elle le savait – il lui pétrissait les seins sans vergogne, remontait la main entre ses cuisses, et lui raclait le palais d’une langue brutale –, décida que l’amour, d’accord, mais pas exagérément, pas à n’importe quel prix. Or décider ainsi quelque chose pour soi, le faire pour sa vie sans se goberger de balivernes comme quoi le cœur a ses raisons blablabla – l’amour autorisant toutes les conneries, que l’on y perde son temps, que l’on y laisse sa peau, que l’on se cogne pour se dévorer tout de suite après, que l’on hurle dans les cages d’escalier, que l’on se téléphone chaque heure de la nuit, que l’on roule bourré dans la campagne hostile, car c’est comme ça que ça se passe, pas autrement –, oui, statuer de la sorte, à froid les yeux en face des trous, chez une fille si jeune, avait de quoi surprendre.
-
Par mariech le 05/03/2012
Ils ont en main des formulaires de recrutement : un an de travaux les gars , salaire , assurance- maladie , points de retraite , et la fierté de participer à un ouvrage historique , une occasion en or , la chance de votre vie .