L'écriture de Maylis de
Kerangal happe le lecteur comme le Transsibérien dévore les kilomètres dans la taïga : des phrases longues, hachées, fougueuses, avec peu d'arrêts en gare. A peine monté dans le wagon en première page, on est entraîné dans ce voyage jusqu'à la dernière , sans presque reprendre son souffle.
A travers Aliocha, le jeune conscrit russe cherchant à s'enfuir, l'auteur dresse un portrait sans concession de la Russie actuelle : les appartements communautaires, les lambeaux de la Guerre froide, la pauvreté dans un pays toujours hostile... de l'autre côté, Hélène, française, pose un regard différent, plus romantique et idéalisé :
" Elle a de la Russie une vision tragique et lacunaire, montage confus où s'enchaînent la chute fatale d'un landau dans un escalier monumental d'Odessa, le tison brûlant sur les yeux de Michel Strogoff, la gymnaste Elena Moukhina qui voltige aux barres asymétriques, le visage de
Lénine, fiévreux, haranguant la foule, le drapeau de l'Union soviétique au sommet du Reichstag, les photos trafiquées, les sourcils de Brejnev et la barbe de
Soljenitsyne, La Moueete à l'Odéon un soir de printemps, les milliers de prisonniers qui creusent un canal entre la mer Baltique et la mer Blanche, Noureïev qui bondit par-dessus la barrière dans un aéroport, un défilé de chars sur la place Rouge [...]" (pp 63-64)
Car la Russie est réellement le troisième personnage principal de roman : à travers ses paysages, son histoire, elle est omniprésente et ne sert pas juste de décor : elle est l'élément perturbateur de l'intrigue, celui qui provoque la rencontre entre Aliocha et Hélène.
De cette rencontre fortuite dans l'adversité naît ce roman sur la fuite : chacun cherche quelque chose qu'il espère trouver tout au bout du chemin de fer, au bord du Pacifique; chacun cherche à retrouver la vie, oubliée au fond de la Sibérie. La barrière de la langue, les différences culturelles, mènent à la maladresse et pourtant ces deux-là se comprennent avec un sentiment d'urgence et de danger.
Un roman court et nerveux, très visuel aussi ; une petite pépite qui se dévore en quelques heures!